IV. Histoires Naturelles.

Le japonais est connu pour ses multiples motifs codés jusqu’aux coudes. On voit d’ailleurs bien trop souvent à mon goût des gens se dire « ah merde moi je veux un serpent, mais si ça veut dire que j’aime les gens qui ont pas de bras, c’est la loose! ». Au bout d’un moment, les motifs ont la symbolique qu’on leur donne. En plus, la plupart des motifs ont des symboliques doubles, triples, parfois jusqu’à se contredire etc… Mais si vraiment tu veux mettre toutes les chances de ton côté pour coller au traditionnel le plus pur, voici ce qui est communément admis pour les motifs les plus célèbres

Attention, c’est un sujet digne d’une encyclopédie alors ne t’attends pas ici à de l’exhaustif. Avec toute ma bonne volonté, c’est quasiment impossible. Je vais donc couvrir le maximum tout en restant lisible en moins d’une semaine de RTT.

Tu peux aussi aller directement à la partie qui t’intéresse
Les animaux
Les végétaux
Les  éléments

…Et le Tigre est en toi!

On commence par les animaux, réels ou légendaires. Procédons par ordre alphabétique :

Araignée :
 

Au Japon, elle peut avoir une connotation positive, surtout à la campagne, où elle mange les insectes. Même en ville aujourd’hui, on les épargne quand elles sont dans la maison, sous peine de poisse si on les tue. Dans le tatouage, elles sont souvent représentées géantes, et dans ce cas, réfèrent à Tsuchigumo, une créature mythique qui peut changer de forme, et manger les humains… sympa quand nous on les épargne dans nos salons… pfff!

Carpe Koi :
 
C’est le symbole de virilité par excellence. Non pas pour sa forme et sa tête de gl… hum…, mais plutôt pour les légendes qui l’accompagnent. On dit en effet que la Koi qui remonte le fleuve jaune en Chine, en haut du parcours, passe la « porte du dragon » et se transforme en dragon. On parle donc de persévérance et de succès ici. Souvent représentée avec des feuilles d’érable rouge et une ambiance automnale, l’animal est aussi fortement lié au Printemps. Tous les 5 Mai au Japon, c’est le jour des enfants (mais plutôt des garçons parce que bon… les filles… c’est sympa mais bon…), et on déploie partout dans le pays (sérieusement, partout…) des « banderoles » en forme de carpe, pour porter chance aux p’tits gars et leur offrir succès et prospérité. Noires pour le Papa, rouges pour la Maman, bleues pour le petitou. On peut retrouver ces couleurs dans les tatouages pour identifier un rôle en particulier. On peut en voir souvent associées à Oniwakamaru ou à Kintaro, un personnage genre « Hercule » dont on parlera dans le chapitre V. La carpe est donc symbole de virilité, persévérance et dépassement de soi.

Corbeau :
 
C’est loin d’être le motif le plus traditionnel. Assez peu représenté jadis, c’est un motif qui est devenu populaire plus récemment, avec notamment l’avènement du blackwork et à la faveur de certains artistes spécialistes du noir, et parfois de design originaux. Pourtant on trouve un important corbeau dans les textes anciens. La légende dit qu’il aurait guidé le premier Empereur jusqu’à l’actuelle Nara pour en faire la première capitale. La légende dit aussi que l’oiseau est rayonnant, et qu’il s’appelorio Yatagarasu. La représentation de ce corbeau à évolué en un oiseau à trois pattes, même si les textes originaux n’en font jamais mention. A ne pas confondre avec la Corneille à 3 yeux de Westeros…

Dragon :
 
Choix de motif par excellence de tous les fans de  Shiryu, le dragon est une créature qui vient de Chine, et dont la version japonaise est très similaire. Ils sont bien différents de ceux de la Khaleesi qui sont, eux, style occidental (bras et ailes…). Le Dragon asiatique n’a pas d’aile et il est composé par une tête de chameau, des yeux de lapin, des bois de cerf, des écailles de carpe, un corps de serpent, des pattes de tigre et des griffes d’aigle. Pour une nationalité japonaise, munissez-le de seulement 3 doigts, contre 4 ou 5 pour la version chinoise. Ces derniers disent que le Dragon perd un doigt chaque fois qu’il s’éloigne un peu plus de la Chine (4 en Corée, 3 au Japon), quand au Japon, on dit qu’il en gagne un à chaque étape vers son voyage en direction de la Chine. Le Nippon est aussi en général plus mince que son cousin chinois. C’est une créature fortement associée à l’eau, et symbolise la sagesse, la protection contre les maladies, la bienveillance. Il n’a jamais d’ailes dans ses versions asiatiques.

Faucon :
  
Depuis longtemps un des symboles des samuraï, le faucon est puissant, rapide, et a un regard perçant. Il est souvent présent en tant que motif de kimono masculins, et dans le tatouage, on l’associe fréquemment au serpent dans des combats ayant pour thème « tuer ou être tué », mais la symbolique du combat va un peu plus loin, car le serpent représente la longévité, et le faucon la force, le pouvoir, et la capacité d’élévation. C’est aussi un symbole de bonne fortune. On dit d’ailleurs que rêver d’un faucon (ou du Mont Fuji, ou d’une aubergine… si si…) le 1er jour de l’année, est un augure de chance.

Grenouille :
                          
Dans l’imagerie populaire la grenouille porte des valeurs très positives. Il est attribué à la grenouille la faculté de revenir chaque année à l’étang de sa naissance et cela quelle que soit la distance qui l’en sépare. Par extension le mot grenouille est devenu le synonyme de « revenir à la maison » tous deux se prononçant de la même façon (kaeru). Cette capacité en a fait l’animal protecteur des voyageurs mais aussi le symbole de l’hospitalité. On retrouve son effigie représentée sur les marteaux des portes ou les gongs disposés à l’entrée de certaines maisons et hôtels, ainsi que dans beaucoup de sanctuaires, où on l’associera parfois à la fidélité (d’un être aimé par exemple) pour laquelle on vient prier. Associée à l’argent, elle sera augure de fortune (toujours avec l’idée qu’elle fait revenir les investissements) on la trouvera parfois avec une pièce dans la bouche. Il semble pourtant que cette représentation vienne plutôt de la créature chinoise Jin Chan. La grenouille est un animal très présent dans l’Art nippon depuis longtemps. Estampes, poèmes, sculptures etc. Pour autant, elle ne fait pas partie des motifs les plus traditionnels de l’irezumi. Elle a un regain de popularité plutôt moderne, et on la verra tatouée souvent en « one point tattoo » plutôt qu’intégrée à un irezumi. Elle pourra prendre les traits de certains yokai, ou être vêtue en kimono par exemple, voire mimer d’autres motifs célèbres, comme Fudo Myoo.

Grue :
  

Un oiseau très important dans la culture japonaise, pour bien des raisons. Notons d’abord qu’on parle ici de la Grue du Japon, qui est une espèce en soi. Elle porte une couronne rouge sur la tête. Le rouge est évidemment très fortement associé au Soleil et au Japon lui-même, ce qui rend cet oiseau d’emblée patriote. La grue est un symbole de l’Empereur et on la retrouve comme logo de beaucoup d’entreprises, comme Japan Airlines par exemple. Tous les Japonais apprennent à plier des grues en origami quand ils sont enfants (on dit qu’en plier 1000 est un porte bonheur puissant), et le pliage de grue fait même partie des test pour les programmes spatiaux, pour évaluer la précision des astronautes. En terme de symbolique, la grue est associé à la longévité (une grue vit environ 60 ans! Mais les légendes parlent de 1000 ans, parce qu’ici aussi on est Marseillais) et bien entendu à la paix. Mais on lui prête aussi une image de la fidélité, l’oiseau exécutant des parades amoureuses célèbres. Dans la tatouage, on la retrouvera souvent avec des bambous, ou des pins, eux aussi images de longévité.

Kirin :
  
Le Kirin est une créature légendaire très populaire au Japon. Il partage son nom avec la girafe, le vrai animal, et a quelques traits communs avec elle. C’est également une très célèbre marque de bière, qui utilise d’ailleurs l’animal comme logo. C’est une chimère qui n’apparaît que si le souverain actuel est digne et vertueux (inutile de préciser qu’on n’en a jamais vu en France hihi), et qui combine plusieurs animaux. Pattes de cheval, queue de bœuf (queue de lion dans la version chinoise), tête de dragon, cornes de cerf… avec ou sans écailles. On le traite souvent de « licorne chinoise » ce qui n’est pas juste car bien que souvent représenté avec une seule corne, le Kirin peut très bien en avoir deux. Un peu comme le dragon, c’est une créature bienveillante, et en voir un apporte chance et prospérité. C’est une créature tellement gentille qu’on dit qu’elle préfère voler plutôt que de fouler l’herbe au risque de la blesser. Le Kirin ne mange rien de vivant, parce qu’il est aussi cool que les Vegan. Longévité, Justice, Sagesse, en un mot, le Kirin symbolise la classe.

Komainu :
  

Souvent appelé « foo dogs » ou « Lion dogs« , on parle ici des gardiens shintô. Ils sont disposés à l’entrée des sanctuaires, par paires. En Chine, en Corée, ou au Japon, ils prennent des formes légèrement différentes et si tu veux tout savoir sur eux, je te renvoie au blog BD de Joranne, une mine d’or sur la culture japonaise, et ce billet sur les komainu, passionnant. A l’origine, on plaçait un lion à gauche de l’entrée, gueule ouverte (parce qu’il prononce le ah, première syllabe de l’alphabet Sanskrit), avec une sphère sous la patte (ou parfois un bébé lion). On l’appelle Karajishi. On plaçait un chien sur la droite, parfois avec une corne sur la tête, pour le différencier du lion, bouche fermée (parce qu’il prononce le « um » dernière syllabe. Leur duo forme donc le fameux « Om̐ » prononcé ahum, qui représente l’ensemble de la création). On l’appelle Komainu. Aujourd’hui, au Japon, on appelle souvent les deux soit Komainu, soit Karajishi ou shishi. Dans tous les cas, on parle des mêmes. Ils symbolisent la sagesse, la protection, la guérison et la force. Souvent considérés comme les animaux Rois, ils sont très souvent accompagnés de pivoines, une fleur qui regroupe les mêmes symboliques, et est considérée comme la fleur Reine.

Papillon :
 

Bien qu’il ait été utilisé comme célèbre  blason de clan de samuraï, le papillon reste aujourd’hui un symbole de féminité, de légèreté, et, étonnamment, de longévité. On le retrouve dans des designs plus légers, ou en décoration de larges pièces.

Phoenix (Hohou pour les intimes):
 
L’oiseau de feu est bien présent dans l’iconographie du tatouage japonais. Pour autant, il est très souvent confondu avec le Hohou, un oiseau légendaire d’origine chinoise. Celui-ci ne renaît pas de ses cendres comme le phœnix greco-romain. Il est un mélange de plusieurs oiseaux (tête de faisant doré, ailes d’hirondelle, corps de canard mandarin, queue de paon, etc…), très coloré, et comme le Kirin, il n’apparaît que si le boss du coin est un gars bien et fait du bon boulot. Quand on l’appelle Hohou (鳳凰), on l’écrit avec deux kanji différents. Le premier, 鳳, désigne le mâle, le second ,凰, désigne la femelle. Ainsi l’oiseau prend une valeur de yin-yan par le contraste masculin-féminin, lune-soleil, lumière-ombre etc… De façon générale, on voit cet oiseau comme une femelle, et ainsi on l’associe souvent au dragon dans les design. Leur duo symbolise alors l’équilibre, la justice et la force, combinées à l’intelligence et la puissance militaire.

Pieuvre :
 

La pieuvre est un animal très aimé au Japon. Bon, évidemment les manga salaces, les animés et jeux vidéos récents répandent allègrement son image sexuelle en n’hésitant jamais avec les comparaisons tentacules/membre viril à la longueur enviée. Ce n’est d’ailleurs pas nouveau, la connotation sexuelle a commencé dès 1814 quand Hokusai, sans doute l’artiste le plus connu et respecté encore aujourd’hui, a présenté son oeuvre « Le Rêve de la Femme du Pêcheur« , où une donzelle se fait joyeusement rafraîchir par un poulpe géant. Au delà de ça, les Japonais mangent beaucoup de poulpe et lui associent une image comique et mignonne. Les légendes disent aussi que la pieuvre était le « physicien » personnel de Ryûjin, le dieu dragon des mers. Pour cette raison, il n’était pas rare de voir des médecins porter des amulettes à l’effigie de l’animal. En tatouage, la pieuvre  garde évidemment ces connotations, on la retrouve parfois très près de l’intimité féminine, mais elle peut également être la source de calembours visuels, étant un animal qui projette de l’encre.

Renard :
  
Le renard (Kitsune) est très présent au Japon. Il est effectivement le représentant de la Déesse Shintô Inari. Déesse du riz, du saké et des récoltes, mais aussi des ouvriers métallurgistes, tu peux parier qu’elle est sacrément importante à la campagne. Les statues de renard sont tellement présentes dans les sanctuaires qui lui sont dédiés, qu’on les prend souvent pour Inari elle-même. Ils n’en sont que les messagers pourtant. Le renard est aussi réputé pour pouvoir changer de forme. Parfois bienveillant (zenko) mais plus souvent espiègles et malicieux (yako), voire carrément gros bâtard, le plus souvent il se transformera en belle donzelle qui viendra remuer son popotin sous le nez des hommes faibles et les dépouillera de leur argent. Mais on peut trouver quelques récits où le Kitsune se transforme en homme, il en faut pour tout le monde. L’image de la femelle rusée est tellement forte qu’il existe une expression en japonais (relativement vulgaire, employée surtout pour qualifier les prostituées) « O no nai kitsune« , un renard sans queue. Il existe aussi une créature plus puissante appelée Kiyubi. On la retrouve en Corée et en Chine. C’est un renard à 9 queues, pas super sympa avec les humains et qui a tendance à les bouffer. En tatouage on retrouve le renard sous toutes ces formes, et aussi sous forme de masque du théâtre Nô, dont il est un personnage fort, pour les mêmes caractéristiques. Ruse, intelligence, manipulation, mais aussi messager des dieux, le renard est un motif de choix pour les encrés les plus fourbes!

Serpent :
 
Le serpent souffre d’une double personnalité. Dans notre tradition judeo-chrétienne, bien sûr, c’est le mal, le pas cool, le méchant de l’histoire. En Asie il a plutôt une connotation sexuelle, un peu comme la pieuvre, et évidemment l’idée de dangerosité, vu qu’il a un peu de venin et qu’il aime bien tuer les autres animaux… Mais au delà de ça, il s’approche du dragon. Du coup, il a tout de même une image positive de protecteur. Il représente aussi l’immortalité grâce à sa capacité à muer et à renouveler sa peau potentiellement indéfiniment. On peut trouver quelques sanctuaires shintô dédiés au serpents blancs « shirohebi ». Leur rareté au Japon leur donne une image de porte bonheur, et donc méritent bien quelques prières. Puisque l’animal passe l’hiver au chaud, il sera plutôt rare de le trouver associé au pin ou au bambou en tatouage (tous les deux verts toute l’année et donc souvent utilisés pour les designs hivernaux étant un peu la seule végétation classe à cette époque…), et rarement associé aux feuilles d’érable et l’automne. On le trouvera donc plus volontiers dans des scènes printanières, au moment où il sort de son trou, avec des fleurs de cerisier par exemple.

Tigre :
 
Le tigre est un motif très important du tatouage traditionnel japonais, bien que cela puisse surprendre. En effet je ne me souviens pas de la dernière fois où j’ai pu croiser un tigre au Japon… L’animal est arrivé dans l’imagerie du pays par le biais de l’art Chinois, une fois de plus. Les artisans et artistes travaillaient sur la base des motifs de l’astrologie chinoise et, ainsi, ont gardé une représentation très stylisée du tigre. Des yeux plus globuleux que la normale, très expressifs. La couleur traditionnelle du tigre est le jaune. On le voit de plus en plus orange dans le tatouage, mais cela n’est que par influence de la représentation classique de l’animal en occident. Ici en Asie, le jaune est bien plus associé à l’Empereur, ce qui correspond bien au tigre. Les Chinois pensaient que les rayures de l’animal sur son front dessinaient naturellement le mot « roi » (王). En astrologie, le tigre est associé à l’air, quand le dragon l’est à l’eau. Les représenter ensemble crée ainsi un motif « vent-eau » (littéralement 風水 : « feng shui » en chinois), voilà pourquoi il n’est pas rare d’associer ces animaux en tatouage. Le tigre a souvent la bouche ouverte, pour être plus impressionnant et repousser les mauvais esprits. Il grimpe sur un rocher façon « Simba le boss » ou sont associé aux bambous, eux aussi symboles de force. On dit d’ailleurs que seul le tigre est capable de pénétrer et évoluer dans une bambouseraie dense, ce qui en fait un « refuge pour les puissants ». Le tigre c’est donc comme les Frosties. Puissance, force, royauté
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Flower Power et autres herbes joyeuses…

Si les animaux sont extrêmement présents dans l’imagerie traditionnelle japonaise, nos 30 millions d’amis sont souvent accompagnés de motifs de fleurs et autres feuillages. Ceux-ci peuvent bien entendu être le motif principal de la pièce, mais, sur les plus grands tatouages, tels que les munewari ou les kame no kou par exemple (voir chapitre III), on les trouve plutôt dans la catégorie des keshoubori, les figures ornementales qui viennent l’habiller. Faisons un tour des grands classiques.

Le Bambou :
 
Vert en permanence, il endosse, comme le pin, l’image de la longévité. Mais étant une plante dont les racines forment un réseau complexe et dense, lui garantissant une stabilité à toute épreuve (on dit qu’une bambouseraie est l’endroit le plus sûr où se trouver durant un tremblement de terre), on lui ajoute l’idée de force et de stabilité. Sa croissance excessivement rapide, sa solidité et pourtant sa souplesse, en font un symbole fort très présent dans l’art nippon en général. Dans l’irezumi on le trouve souvent associé au tigre comme on l’a vu plus haut. Si tu n’a pas lu le paragraphe du tigre, c’est notamment parce qu’on dit seul le tigre est capable de pénétrer et évoluer dans une bambouseraie dense, et que ça en fait un « refuge pour les puissants ».

La fleur de cerisier :
 
Appelée Sakura dans l’empire du soleil levant. Outre l’évocation évidente du printemps et de la renaissance de toute chose, la fleur de cerisier est le symbole par excellence de la Beauté. Il faut comprendre que si en Europe notre idée du Beau, en tant que concept, repose sur un champs lexical englobant des mots tels que « éternel » ou « immuable », qu’on construit nos édifices en pierre pour qu’ils durent, nos statues en marbre etc, au Japon, le Beau est le transitoire, le passager, le fragile. C’est dans cette condition humaine que réside le Beau, dans le tragique de savoir qu’il va finir bientôt. Ainsi, la fleur de cerisier, qui n’apparaît qu’une petite semaine au Printemps avant de tomber sur le sol japonais en pétales emportés par le vent, en est l’expression la plus évidente. Ce moment est particulièrement important dans la vie japonaise. Tout naturellement, la fleur de cerisier s’est imposée au fil du temps comme le symbole du pays même. Délicate, éphémère, légère, la fleur blanc-rosé a su également se parer de significations plus masculines, évoquant par exemple la fragilité de la vie du samuraï. Là tout de suite on parle beaucoup plus de « bonhommes »… Bien peu de clans de guerriers auraient d’ailleurs opté pour cette fleur sur leur bannière, pour ne pas se porter la poisse, mais cette association d’idée existe. Pendant la seconde guerre mondiale, on retrouve d’ailleurs d’autres « durs à cuire » ayant décidé d’arborer la fleur de cerisier comme symbole de la force de l’éphémère. Un escadron de kamikazes appelés « Les fleurs de cerisiers de la Montagne ». Plus tard, on retrouvera des tas d’amoureux de la vie underground embrassant ce symbole en illustration de leur philosophie de vie « live fast die young ».

Le Chrysanthème :
 
 
Rien que son nom, en français, nous évoque les cimetières et les enterrements. Mais en japonais, on le prononce Kiku, ce qui personnellement me rappelle l’éternuement d’une copine de lycée qui produisait le son le plus bizarre du monde. Bref, s’il est vrai qu’au Japon aussi, nous utilisons les chrysanthèmes comme fleur funéraire et que, par conséquent, on évite d’en offrir quand on visite un pote à l’hosto, la fleur est surtout un symbole de longévité et de noblesse. « Longévité » car elle fleurit dans la chaleur encore moite de l’été nippon, autour du mois de septembre (si si, crois moi, c’est encore l’été chaud et moite à ce moment-là) et lance la période automnale. Elle évoque donc également cette saison. « La noblesse », ça ne fait pas de doute. Elle est le symbole de l’Empereur, et ce, depuis que l’Empereur Go-Toba, au début du 13ème siècle se la fit broder sur son kimono, de paire avec son épée. Il espérait ainsi obtenir un règne long et prospère, à l’image de cette fleur qui, par ailleurs, grâce à sa forme et sa couleur jaune, évoquait le Soleil, symbole du Japon dans la tradition shintoïste et on avait l’habitude à cette époque de les contempler lors de fêtes où l’on picolait goulûment de l’alcool distillé à partir de la fleur. Le Must Have pour un Empereur, avoue! Aujourd’hui l´Empereur du Japon, dernier maillon de la dynastie la plus vieille du monde, il faut le rappeler, trône sur le « Trône Chrysanthème », signe du « sceau chrysanthème », porte « l’insigne du Chrysanthème », et l’équivalent de la légion d’honneur japonaise s’appelle « L’Ordre Suprême du Chrysanthème ». Si avec ça, c’est pas un symbole de noblesse, je rends mon tablier. Dans le tatouage moderne il est un motif extrêmement prisé, j’en sais quelque chose, mon mollet est devenu un chrysanthème noir  il y a un moment.

La feuille d’érable rouge :
 
On l’appelle momiji, et vu à quel point c’est plus pratique que « feuille d’érable qui rougit en automne », je ne connais aucun Français ici au Japon qui l’appelle autrement que momiji même lorsqu’il s’adresse à un autre Français. Si le printemps et la floraison des cerisiers est un moment primordial de la vie japonaise, son équivalent de fin d’année est sans aucun doute le Koyo, qui désigne ce moment où les feuilles rougissent dans tout le pays. Les paysages se parent alors de couleurs chatoyantes dans un feu d’artifice comme un bouquet final avant l’extinction des lumières le temps de l’hiver. La feuille d’érable est donc bien entendu une ode à l’automne, et, au delà, à la transition, au changement, à l’éphémère, essentiels à l’idée de beauté, comme on l’a vu plus haut avec les sakura. Sa forme (à ne pas confondre avec une feuille qui fait rire quand on la fume), et sa petite taille en font un élément d’ornementation parfait pour les tatouages. Il est évidemment fortement déconseillé de l’associer avec des fleurs de cerisiers, au nom de la sacro-sainte règle du « si tu mélanges les saisons, t’es un bouffon« . Bon, si vraiment cela a un sens, comme par exemple illustrer l’entièreté de l’année, ça va, je veux bien accepter… Mais sois sûr de ton coup.

La fleur de Lotus :
 
Très fortement connotée « In Buddha We Trust », le lotus pousse dans les eaux boueuses. À l’instar de notre coq français qui chante même les pieds dans la merde, cela prouve que de la fange, peut naître du beau et du fort. On trouvera souvent une fleur de lotus en guise de fauteuil pour un Bouddha ou un bodhisattva, et ils en tiendront aussi souvent un dans la main. Comme la pivoine, le design du lotus lui permet de prétendre à la place de « sujet principal » d’un tatouage.

Le Pin :
 
Le Pin est un arbre qui reste vert toute l’année, comme son poto le bambou. Il est très présent dans les décors traditionnels, et obligatoire dans le décors du théâtre Nō. On a coutume de dire que ses racines sont infinies, ce qui, associé à son éternel verdoiement, lui donne une symbolique forte de longévité, voir d’immortalité. Bien que trans-saisonnier, puisqu’on ne peut déterminer de saison en le voyant, il garde une image hivernale forte. Sans doute parce qu’alors, il est le seul arbre vraiment vert et valant le coup d’œil?

La Pivoine :
 
 
Surnommée « la Reine des Fleurs » en Chine et au Japon, on l’appelle Botan en japonais (d’où le nom botan mikiri voir chapitre concerné), elle évoque des notions telles que la noblesse, l’honneur et la beauté. Elle a aussi une connotation religieuse, d’ailleurs la fleur imaginaire bouddhiste hosoge est modélisée d’après une pivoine. On la trouve aussi dans certains sanctuaires shintô. La pivoine est parvenue au Japon depuis la Chine. Comment? Une légende parle d’une princesse Chinoise au physique disgracieux surnommée « visage de cheval », elle serait venue au temple Hasedera à Nara pour prier Kannon, la déesse de la compassion, et serait devenue une bombe atomique beaucoup plus bonne que la plus bonne de tes copines. En remerciement, elle aurait envoyé les premières pivoines au Japon. La pivoine est surtout une plante aux vertus curatives dans la médecine chinoise. La fleur est d’ailleurs souvent associée aux komainu, à cause d’une autre légende dans laquelle un de ces charmants « toutous » aurait été guéri après avoir becqueté une pivoine. Franchement’ les pubs genre « les antibiotiques c’est pas automatique » auraient beaucoup à apprendre des légendes asiatiques. On peut aussi associer la pivoine au tigre, lui aussi venu de Chine et ayant des vertus médicinales. Dans le tatouage traditionnel, la complexité de la forme de cette fleur peut justifier d’en faire le motif central, même si on la trouvera souvent en ornementation de figures plus fortes. Dans le tatouage moderne, qui tend vers de plus petites pièces, elle fait un parfait sujet principal très prisé.

La fleur de prunier :
  
s’il est vrai que la sakura est devenue la plus populaire au Japon, il faut un temps où sa popularité était supplantée par la fleur de prunier. Ume est une fleur qui éclot plus tôt que sa cousine. Dès février dans la majeure partie du Japon, lorsque le temps est encore bien froid et l’hiver inachevé. Cela lui confère une image de résistance et de force que celle du cerisier n’a pas. Encore très populaire aujourd’hui comme avant-goût à la floraison des sakura, mais aussi pour ses couleurs plus variées, la fleur de prunier est une parfaite alternative à ceux qui ne veulent pas être trop mainstream. Physiquement très proche de la fleur de cerisier, quand il s’agit d’arts graphiques, il est parfois difficile de les distinguer l’une de l’autre. La fleur de prunier est souvent représentée avec des pétales arrondis quand celle de cerisier à la pointe fendue. On la verra aussi souvent plus rouge que sa cousine rose, quand bien même il existe plus de variétés de couleurs pour les Ume dans la nature.
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Earth Wind and Fire, let’s groove this background!

Des animaux, de fleurs et des arbres, voilà trois éléments fondateurs du tatouage traditionnel japonais. La présence d’éléments naturels à toujours été importante dans l’Art sur l’archipel. Les Haïku, forme de courtes poésie évocatrices, par exemple, se doivent de posséder un mot en rapport à une saison. Ce n’est bien entendu pas le cas dans les styles occidentaux, plutôt portés sur les motifs isolés et non les scènes plus ou moins narratives. Mais les saisons et leurs symptômes ne sont pas les seuls éléments naturels importants dans le tradi japonais. Voyons maintenant ceux qui précèdent Leeloo Dallas Moultipass… Les 4 éléments.

Le Vent et l’Eau :
 
Ces deux éléments sont souvent représentés de façon très similaire en tatouage. Le vent sera plus arrondi, via des figures nuageuses, ou des mouvements en spirale, et l’eau plus pointue en éclaboussures. Pourtant, aucun des deux ne réclame l’utilisation de couleur, et on les trouve tout naturellement en nuances de gris dans la plupart des designs. Nous avons déjà parlé de la technique du bokashi, ces dégradés qui viennent se fondre dans le background traditionnel. Le vent et l’eau sont des occasions parfaites pour les artistes de prouver leurs compétences dans ce domaine. Tous les deux trans-saisonniers, ils sont parfait pour coller à toute sorte de motifs et de scènes. Il est intéressant par ailleurs de noter que le forte popularité du tatouage au Japon au 18ème et 19ème siècles correspond à un boom de l’Art en général, et particulièrement des estampes sur bois. Ces œuvres également avait comme sujets principaux, pour des raisons techniques, ces motifs de vent et d’eau. Rien d’étonnant à ce qu’ils se soient imposés comme figures de base du tatouage aussi.

Les Rochers et la Terre :
 
Tous les tatouages japonais ne sont pas perdus au milieu de l’abstraction du vent et de l’eau. Particulièrement si le motif principal est un personnage humain ou un dieu, il ne sera pas rare de le trouver fermement ancré sur un sol tellurique. Cela lui confère une sensation de réel plus forte. Le motif est généralement bordé de fortes lignes, et pointe vers le haut pour une meilleure dynamique.

Le Feu :
  
Sans surprise, le feu dans les tatouages traditionnels évoque la purification, et est souvent associé à des figures divines, particulièrement Fudo Myoo (voir chapitre sur les dieux). Ce dieu est en général évoqué lors de cérémonies de purifications durant lesquelles les moines zen brûlent du bois de cèdre pour purifier des énergies négatives. En termes de style, le feu dans le tatouage japonais est plus souvent représenté comme de l’eau, avec parfois des mouvements vers le bas, qui ne correspondent pas à la réalité physique. La couleur rouge est bien entendu la plus utilisée, d’autant plus qu’il s’agit là d’une des premières couleurs utilisée dans l’irezumi traditionnel.

Le Soleil :
 
Petit bonus avec l’astre roi qui a, lui même, une symbolique forte, et différente du feu. Il est évidemment le symbole du pays, ainsi que de l’Empereur. Le nom même de « Japon », en japonais (nihon ou nippon 日本), signifie littéralement l’origine du soleil. On le retrouve parfois associé au Mont Fuji dans les designs les plus récents, cela dit, il faut bien être conscient que la représentation du célèbre volcan ou du soleil rayonnant n’a rien de traditionnelle en ce qui concerne le tatouage, il ne font bizarrement pas du tout partie des classiques. Rien n’empêche d’opter pour eux aujourd’hui, simplement ne crois pas que parce qu’il est un motif classique des estampes, ou des peintures murales, il l’est aussi en irezumi, car ce n’est pas le cas.

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 Aller au chapitre suivant : V. Des Hommes et des Dieux.

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A propos de l'auteur

Passionné par le tatouage, la photo, et l’image en général, cet expatrié au Japon, diplômé d’Arts Plastiques repenti aime regarder le monde. Vous pouvez également retrouver ses articles tatouages sur son blog personnel Le Support et l'Encre son Instagram ou suivez-le sur Facebook pour toujours plus de tatouages

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6 Réponses

  1. Marvyn

    Bonjour,
    J’aurais aimé connaître la signification de l’ours dans les tatouages japonais.
    Il n’a pas l’air fréquent.

    Merci

    Répondre
    • Ludo-Ondori

      Salut Marvyn, non effectivement l’ours semble absent des tatouages traditionnels. C’est étonnant dans la mesure où le Japon a des ours, surtout sur l’île la plus au nord, Hokkaido. Mais à ma connaissance, l’animal n’a jamais vraiment pénétré la peau. Je ne pense donc pas qu’on puisse lui appliquer des symboliques plus spécifiques que celles largement reconnues… la puissance, la ténacité, l’intelligence peut-être? Mais rien de spécifiquement japonais là dedans.

      Répondre
  2. Slm

    Bonjour !
    Merci pour ce dossier..
    Qu’en est-il des représentations des différents esprits/démons (Oni) ?

    Répondre

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