III. Tatouage prêt-à-porter.

De ce geste rapide et précis est née la capacité à créer de larges aplats aux dégradés fluides et maîtrisés. De l’amour de l’esthétique et de la nécessité de garder le tatouage pour soi, est née la forme du tatouage traditionnel. L’importance, encore respectée aujourd’hui, de tourner son tatouage plutôt vers soi-même que vers les autres, l’importance au Japon de ne pas imposer son intime à la face des personnes extérieures, tout ceci a concouru à l’élaboration de ces « bodysuits » aux formats aussi définis que ceux de l’industrie textile.

Tu peux aussi aller directement à la partie qui t’intéresse
Les types de bodysuits
Les Mikiri (bordures).
Les parties du motif.

Le fond de l’affaire.

Sur notre page Facebook, je t’ai aussi demandé si tu avais des questions spécifiques au sujet du tatouage japonais. Erwin m’a notamment demandé : « Le background classique (toutes ces bandes noires) dans le japonais revêt-il une symbolique particulière ? » A ma connaissance, non. Pas de symbolique spécifique. Le background en bandes noires, qui sont appelées gakubori a plutôt une quadruple fonction.

– D’abord, utiliser cette capacité à produire des dégradés impressionnants, et introduire des éléments naturels comme le vent, l’eau, les éclairs, le feu etc… (on nomme le dégradé lui-même bokashi)
– Ensuite « habiller » le tatoué, via des designs qui s’adaptent aux différentes parties du corps comme le feraient des kimono, yukata et autres jinbei (les vêtements traditionnels japonais).
– Et puis, on l’a vu dans le chapitre I mais je le répète ici, on dit aussi que c’était un moyen, au moment des tatouages punitifs, de couvrir efficacement ces marques qui condamnaient les tatoués à vie, et leur interdisaient le droit au pardon et aux nouvelles vies. Une sorte de précurseur du cover-up. Note d’ailleurs que certains tatoués gardaient la zone de l’aisselle au coude vierge, pour prouver qu’ils n’avaient rien fait de mal.
– Enfin, comme je l’ai dit plus haut, la fonction de renforcer le motif principal par jeux de contrastes, de mouvements, de dynamiques, et souvent de transparences, créant de la profondeur. C’est particulièrement visible sur les designs de carpes par exemple, qui intègrent des mouvement d’eau.
– Le petit plus de la maison Periglioni, c’est que cela facilite grandement les extensions de design!

Dans certains designs plus modernes, le gakubori est parfois beaucoup plus utilisé comme part entière du tatouage, les formes et les mouvements se sont libérés, jusqu’à parfois devenir le sujet principal de l’oeuvre (comme sur ces fantastiques pièces de Miyazo et Gakkin).

 

 

Attention chérie, ça va couper!

Parmi toutes les sources de confusions qui font du style japonais un style respecté mais craint, vu comme un monolithe de codes et de symboles qu’on ne sera jamais en mesure de décoder ou mémoriser, il y a le fait qu’en plus du motif, la coupe et la forme des designs est elle-aussi normée.

Comme on vient de l’expliquer, la fonction principale de cette « coupe » était la nécessité de dissimuler le tatouage sous des vêtements traditionnels, eux-mêmes formatés selon les codes vestimentaires en vogue. Les premiers aficionados d’irezumi étaient des gens de différentes classes sociales, ou corps de métiers. Aristocrates comme marchands, pompiers, charpentiers etc… ils avaient donc des besoins différents en terme de taille, en fonction de leurs vêtements de travail. Alors on repart pour une petite liste des différents formats auxquels tu devras réfléchir si tu comptes respecter les traditions.

Soushinbori (送信彫り)C’est le full body par excellence. Il part des poignets jusqu’au cou, puis redescend jusqu’aux chevilles. Les parties intimes ne sont pas nécessairement tatouées, car peu aisées, et extrêmement sensibles. Lorsqu’elles le sont, les motifs populaires sont les serpents et les Tengu (créatures au long nez). Haha on aime rigoler ici aussi!

Kame no Kou (亀の甲)Le dos de tortue. Comme son nom l’indique, il couvre la même surface qu’une carapace de tortue, l’ensemble du dos jusqu’à mi-cuisses. Il ne comprend pas les bras.

Hikae (控え)Du verbe « se retenir », ce patron est le plus facile à cacher sous les vêtements. Il occupe les épaules et les bras (à différentes longueurs), et s’avance sur la poitrine. Il y a deux types principaux de Hikae : le « profond » qui étend des panneaux sur la poitrine parfois englobant même les tétons, et le léger qui reste sur le haut du buste.

Munewari (胸割り)Littéralement « buste fendu ». Ici les bras, le buste et le dos sont tatoués, avec une large ouverture sur toute la longueur du buste, qu’on appelle « la rivière ». Traditionnellement, la taille de la rivière est définie par la taille du poing du client. Un poing « vertical » au milieu du torse -juste au dessus du cœur- et un poing « horizontal » au niveau du nombril. Le motif descend ensuite le long des cuisses. On dit que cette coupe vient des vestes traditionnelles des ouvriers, ou des kimono qu’on pouvait porter tout en dissimulant le tatouage. On appelle parfois ce style « jinbeibori« , en référence au jinbei, une sorte de kimono d’intérieur. Parfois, la rivière arbore des lettrages (en Kanji), comme des devises par exemple, mais elle ne font alors pas à proprement parler partie du munewari.

Nagasode (長袖)c’est un terme qu’on utilise pour les T-shirts aussi. Simplement « manche longue ». Comme son nom l’indique, il court de l’épaule au poignet. Il y a deux types de nagasode : Kubu, qui s’arrête juste au dessus de l’os du poignet, et Tobu qui s’arrête au dessous, juste avant la main.

Shichibusode (七分袖)
 
Manches trois quarts (ou plutôt 7/10èmes), de l’épaule au milieu de l’avant-bras, comme des manches longues relevées. Appellation utilisée également pour les vêtements.

Gobusode (五分袖)Encore un terme du monde textile : demies manches (5/10èmes), le tatouage s’arrête à la pliure du coude maximum.

Avec tout ça, tu fais tes propres cocktails de formats… un Hikae pourra être Hikae Nagasode ou Hikae Gobusode, un Munewari pourra être Munewari Soushinbori si les jambes sont couvertes etc…

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Souvent limité, jamais égalé

Le gakubori, ce background en dégradés sombres dans lequel naissent vagues, nuages et autres éléments, souvent en « bandes » est donc primordial dans le tatouage japonais classique. Il permet de tailler des vêtements d’encre sur mesure, et ajouter beaucoup d’aspects esthétiques. Il n’est donc pas étonnant que, là encore, il existe plusieurs types de bokashi, technique de dégradés. Je ne vais pas entrer plus que de raison dans le détail ici mais pour faire simple, il y a le bokashi sombre (honbokashi), et le clair (usuzumibokashi). Alterner ces tons dans les backgrounds permet d’ajouter de la profondeur, du mouvement au design etc… Quand ces bandes sont dégradées, on parle d’Akebonobokashi. Akebono évoque l’aube et le couleurs changeantes du ciel au lever du jour. La largeur des bandes est variable, ainsi que celle de l’espace entre les bandes, également importante, qui reste à l’appréciation de l’artiste et du design.

Intéressons-nous maintenant à une dernière partie particulière : la limite extérieure. Tu as peut-être déjà remarqué que certaines limites de gakubori sont rondes, d’autres droites, d’autres dégradées etc… Ce n’est pas là une fantaisie. On appelle cette limite « Mikiri » et une fois de plus, chaque style de mikiri a un nom, et bien choisir est important, en fonction du type de bodysuit qu’on veut, ou simplement par soucis esthétiques (voir image ci-dessus). Puisque tout le corps est recouvert, le regard va bien plus facilement se porter sur ces limites, et comme un dessert se doit de clore un repas en beauté, le mikiri se doit de souligner toute la beauté de l’oeuvre.

Botan Mikiri, ou Botan-giri est la limite qu’on voit peut-être le plus, les bandes sont arrondies et nettes. Elle s’inspire de la forme arrondie du pétale de la pivoine (qui se dit botan en japonais).

Akebono Mikiri reprend le terme Akebono vu plus haut, qui évoque l’aube. C’est une limite en dégradé très doux.

Butsugiri, parfois appelé Bukkiri est la limite droite et nette.

Jari Mikiri, littéralement « bordure gravier » est une finition en dégradé avec du dotwork, comme des pointillés. Plus rare que les autres, il faut bien le dire.

Matsuba Mikiri enfin est une limite en hachures. Très rarement utilisée dans le tatouage actuel.
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« Ogres avoir couches, comme oignons avoir couches! »

Comme rien n’est jamais simple, une fois que tu as maîtrisé le vocabulaire des styles, des formes, et des limites, tu te crois sorti d’affaire. Mais non, ce serait trop beau. Maintenant il te reste un dernier truc à savoir. Une pièce qui se veut pleinement traditionnelle, se devra d’utiliser un certain nombre de types de figures, ayant chacune un rôle particulier à jouer dans la pièce. Pour rester dans les comparaisons culinaires, n’importe quel chefaillon sait que pour un bon plat de viande, il faudra un peu de légumes, un peu de sauce, et pourquoi pas un bon vin, pour donner toute sa saveur à la magnifique pièce du boucher dépiautée le matin même sur la place du marché. Voilà, c’est malin, maintenant j’ai faim!

Shudai (主題) : c’est ta pièce de viande. La figure principale, le thème de ton tatouage. Un dieu, une fleur, un animal, un personnage, une part de pizza (bah quoi c’est bon la pizza!)

Gakubori (額彫り) : gaku veut dire cadre, ici on parle de tout ce qui va habiller la figure jusqu’aux mikiri. En gros, le background. On y trouve de façon très fréquente des motifs de nuages, vagues, vent et feu. C’est un peu le décors de la peinture, la sauce dans l’assiette. Note bien que dans le cas du gakubori, les différents éléments ne sont pas concernés par la règle généralement admise du « ne mélange pas les saisons ». Du feu et de l’eau peuvent servir le design pour marquer de l’opposition etc, ne vient pas la jouer Monsieur Météo.

Keshoubori (化粧彫り) : Ici on parle des ornementations. Ce sont des figures secondaires qui viennent habiller le shudai. Tes petits légumes pour ton carré de veau. Des fleurs de cerisier, des chrysanthèmes, des feuilles d’érables… Bien souvent du végétal qui va installer une saison, mais on peut imaginer d’autres figures. C’est avec le keshoubori notamment que tu ne veux surtout pas mélanger les saisons. Fais comme Jean-Pierre Coffe il a dit, mange pas de la merde polyphosphatée, va au marché et prends ce que la nature offre, plutôt que les industries!

Nijubori (二重彫り) : le tatouage en 2 couches. C’est un terme qui désigne les tatouages de tatouages. Les personnage du Suikoden par exemple, portent de larges tatouages eux-même. (Voir chapitre V. Des Hommes et des Dieux)

Nukibori (抜き彫り) : voilà un vocabulaire facile à mémoriser, le NUkibori, c’est la partie NUE de la peau (ça veut pas dire nue, ça veut dire « sans » mais c’est pratique pour mémoriser). Là où l’encre ne vient pas. Pas par peur, pas par honte, mais par respect. Les espaces négatifs sont aussi importants en tatouage que les silences le sont en musique, ou le trou normand dans le gueuleton. Il n’y a pas de façon spéciale de placer des espaces vides, à part la séparation du Munewari. Le reste est à l’appréciation du tatoueur et aux besoins du design. On utilise aussi le terme pour ce type de motif.

Horimei (彫名) : c’est le nom du tatoueur. Il l’appose à la fin, dans un cartouche prévu à cet effet. C’est une pratique inspirée des estampes traditionnelles. Cela n’est pas automatique, mais on croisera souvent un Horimei sur une pièce pleinement traditionnelle.

En voilà des termes à mémoriser pour devenir un conférencier sur le sujet. C’est encore moins facile quand on ne parle pas japonais… Mais la crainte dont certains tatoueurs me font part parfois, c’est que leur envie de faire du japonais est restreinte par leur peur de ne pas faire ce qu’il faut… C’est tellement carré-carré etc etc… Et ça ne va pas en s’arrangeant quand on commence à fouiner du côté des motifs utilisés massivement dans notre style préféré. Si le Old School a ses fer-de-lance via les panthères noires, les boules de 8 et les phares bretons, le jap n’est pas en reste. Jetons donc un œil à toute cette faune et cette flore… Y a du boulot!

Aller au chapitre suivant : IV. Histoires Naturelles.

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Passionné par le tatouage, la photo, et l’image en général, cet expatrié au Japon, diplômé d’Arts Plastiques repenti aime regarder le monde. Vous pouvez également retrouver ses articles tatouages sur son blog personnel Le Support et l'Encre son Instagram ou suivez-le sur Facebook pour toujours plus de tatouages

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