VI. Tatouage et Société japonaise.

Je ne peux pas conclure ce dossier sans mentionner la place du tatouage dans la société japonaise actuelle. C’est probablement la source du plus grand nombre d’informations erronées ou exagérées que je rencontre sur le net. Parfois noircissant le tableau, parfois, au contraire, dressant un portrait bien trop optimiste. Cela n’est pas étonnant puisque pour juger de la situation, il est d’abord préférable de connaître un peu le Japon. Disons un peu plus que par les documentaires de Bernard de La Villardière. Cette dernière partie est fortement influencée par ma vision des choses, avec ce que ça implique de subjectif. Cela dit, j’habite au Japon, à Osaka depuis 6 ans. 90% de mes tatouages ont été réalisés ici. Ma parole n’a pas valeur de vérité générale, bien entendu, et chaque personne aura son expérience différente, si tu vis aussi au Japon, dans une autre ville, dans un autre milieu social etc, ton analyse sera peut-être un peu différente, mais probablement pas opposée. En tout cas, je vais essayer de m’en tenir à ce que je sais, plus qu’à ce que je pense.

Société (multi)couchée.

Le Japon est un pays complexe, avec beaucoup de couches sociales différentes, toutes avec un poids extraordinaire sur l’individu. Ici, on dit que ce qui est acceptable en terme de comportement, c’est ce que « tout le monde fait ». C’est la porte ouverte à toutes les discriminations silencieuses. Le domaine juridique est d’ailleurs un vrai gruyère, et beaucoup de situations se trouvent, encore aujourd’hui, sans réglementation claire. Ni autorisation, ni interdiction, par manque de réel besoin de la masse à faire face à certains problèmes. Tant que personne ne se plaint, si l’ensemble de la société ne souffre pas de ça, personne ne verra l’intérêt de changer un système qui marche. Et c’est bien là la source des problèmes du tatouage au Japon…

Le tatouage est un art qui va, dans son essence même, à l’encontre des principes de normalité et de bienséance japonais. Se distinguer du groupe, exprimer son individualité, se mettre en avant, sont les choses qu’il ne faut pas faire pour vivre tranquille dans le pays. Attention, cela ne veut pas dire qu’on ne peut rien faire de foufou. Comme je l’ai dit, il existe un nombre hallucinant de couches dans la société. Si tu veux te déguiser en femme à barbe avec des vêtements d’écolière, c’est jouable. Mais tu devras alors naviguer dans la couche des tarés (ou des stars de la télé, au choix). Tout est une question d’adaptation à ton écosystème. Le monde de l’underground au Japon se porte à merveille et il y a de la place pour tous. Peut-être même plus qu’ailleurs, car les Japonais ont besoin de soupapes de sécurité pour évacuer toute cette pression qu’ils subissent au quotidien. Ne crois pas qu’ils sont des robots programmés (en tout cas pas tous et pas toujours). Ils connaissent juste ce qu’ils peuvent faire ou non, à un moment donné, ou dans une situation précise.

Il faut aussi rappeler que, comme on l’a vu, le tatouage a longtemps été considéré comme un art y compris ici au Japon, et qu’aujourd’hui encore, beaucoup de gens, quand ils sont mis en présence du sujet, admirent le tatouage et apprécient qu’on fasse vivre les traditions japonaises (d’autant plus quand on est étranger comme moi). Non, le véritable problème, c’est que tu peux enlever ta jupe d’écolière pour aller au boulot, tu peux changer d’attitude selon la sphère sociale dans laquelle tu te trouves à un moment M, mais le tatouage, lui, tu ne le quittes pas. Le problème vient donc des lieux communs à tous. Que tu aies un tatouage ou non, tout le monde s’en cogne tant qu’il reste dans ta sphère privée. Ici c’est le royaume du « pas vu-pas pris ». Une fois qu’on a compris ça, cela devient nettement plus aisé de comprendre pourquoi les salles de sport (jusqu’aux golfs), certains bains publics, les plages, ou les piscines sont frileux à recevoir des tatoués.

Un onsen par exemple (à ne pas méprendre avec un sentô, on y revient plus bas) est en effet un lieu incontournable de la vie japonaise, et la nudité intégrale des clients est en réalité un élément très important dans cette société ultra-hiérarchisée. Une fois dans le bain, tout le monde est censé être « égal » à son voisin. Plus de costume de chef d’entreprise ou d’ouvrier pour témoigner de la position sociale. C’est aussi une des raisons pour lesquelles le tatouage y est mal accepté. Si tu te pointes avec un full body, tu ne fais que jeter au visage de tout le monde ta volonté d’être différent. Et ça, ici, c’est chaud. Si en plus on considère l’encrage comme l’apanage des mafieux, ou au moins des « marginaux » il devient une sorte de costume qui réinstalle le niveau social ou l’influence du baigneur. Inacceptable pour beaucoup de Nippons.

La vérité sur les bains.

Il existe deux sortes de bains publics à ne pas confondre au Japon. Les onsen (温泉), et les sento (銭湯). Les premiers sont des établissements de relaxation, avec des eaux thermales, provenant de sources naturelles. Ils peuvent être en extérieur (rotenburo), et peuvent être de grands complexes très fréquentés par toutes sortes de clients. Les sento eux, sont des établissements de quartier, destinés à l’hygiène. Lorsque les maisons n’étaient pas encore équipées de l’eau courante, c’est au sento qu’on allait se nettoyer le sifflet. Aujourd’hui, malgré l’omniprésence des baignoires dans les appartements (même un 15m2 en a une parce que le bain est vraiment un élément important du quotidien), de nombreux sento sont ouverts et les japonais aiment encore y aller de temps en temps, pour socialiser le cul à l’air. On s’y lave avec l’eau courante de la ville, et parfois certains établissement disposent aussi d’eaux thermales qui en font un onsen. Tous les sento (même ceux avec eaux thermale) sont ouverts à tous. Aucune chance d’être rejeté à cause d’un tatouage dans un vrai sento, en revanche, un onsen sera souvent (mais pas toujours) interdit aux tatoués. Une récente enquête parle de 56% des onsen interdits aux colorés du derme.

Oui, « interdit aux tatoués » veut dire « interdit aux Blancs, aux Noirs, aux Verts, aux vieux, aux grands, etc… » Tout le monde. C’est pas parce que t’es touriste que ça passe. MAIS, si tu as juste un petit tatouage que tu peux dissimuler facilement, avec un pansement par exemple, pas de problème, tu entres. Si ton tatouage est plus grand et que tu n’es pas sûr à 100%, il suffit de demander. Pas besoin d’un doctorat en Japonais ancien, tu leur dis juste « Tattoo ok? » et s’ils forment une croix avec les index ou les mains en disant « damé », tu sors.

Encore une fois, comme on l’a vu plus haut, c’est là le résultat d’un vide juridique. Il n’y a aucune loi autorisant les patrons de onsen à interdire l’entrée à qui que ce soit. Au mieux il y a un exceptionnel arrêté municipal. C’est juste l’usage. Mais ne commence pas à sortir ton code civil en mode scandale. La loi sociale a bien plus de poids ici que le code civil, et personne ne comprendra même que tu t’offusques. Pour les plages, seules les privées discriminent l’encre. Il te reste les plages dégueulasses, pas bien entretenues, avec tellement d’algues que tu e crois dans une soupe wakame. Non j’exagère, y a des jolis coins encore! Certaines régions semblent moins regardantes que d’autres, il faut dire que la loi des touristes est aussi assez puissante parfois, ou simplement que quelques régions ont des mentalités plus ouvertes. Les piscines enfin, si elles te laissent entrer, te demanderont de rester habillé si jamais quelqu’un est gêné par tes tatouages.

La vérité sur les Yakuza.

Je te vois trépigner sur ta chaise depuis 20 minutes. Lire autant d’info sur le tatouage au japon, et ne pas y trouver une seule fois le mot Yakuza? « pfff! ce mec ne sait pas de quoi il parle!! » Hé bien, je vais te dire… Moi j’en ai marre. Moi je n’en peux plus. Cette assimilation systématique est complètement absurde. En revanche, cela mérite des clarifications. Si l’image du yakuza est effectivement brandie de partout pour expliquer la frilosité des Japonais envers le tatouage, et particulièrement ici au Japon, c’est juste parce que c’est pratique. Personne ne prend le temps de réfléchir à un problème qui ne concerne qu’une infime partie de la société, comme on l’a vu plus haut. Du coup, l’excuse yakuza, qui n’est pas non plus fondée sur rien du tout, est juste très pratique, et abondamment reprise par les médias étrangers.

Mais dans la réalité…
1/ Le tatouage n’a jamais été une prérogative des mafieux. C’est devenu populaire parmi eux car cela rassemble des valeurs qu’ils affectionnent. Talisman, épreuve face à la douleur, dévotion à leur clan, association à la Culture japonaise etc… Le tatouage a longtemps été interdit (pendant l’ère Meiji) et après la guerre en 1945, lorsque l’interdiction a été levée (note la différence avec le fait de l’autoriser), il était forcément encore beaucoup assimilé aux hors-la-loi qui en portaient… Difficile de se séparer de cette image qui colle à la peau. Mais cela reste très récent comparé à l’Histoire du tatouage dans la culture nippone.
2/ De moins en moins de Yakuza se font tatouer, mais il est vrai que le tatouage, sous toutes ses formes, reste associé aux marginaux, puisqu’à partir du moment où on le montre, on impose aux autres notre différence, et que, je l’ai dit, c’est ça le problème. Rien que vouloir se faire tatouer ici, c’est ne pas être comme tout le monde. De plus la taille des tatouages traditionnels, souvent imposants, leur suppose des prix bien salés pour les réaliser… L’idée que les Yak sont pétés de thunes ou que le clan paye pour le tatouage est bien répandue (ce qui, d’après ce que je sais, est complètement faux).
3/ Puisque c’est l’idée largement retenue par le Japonais lambda qui n’a pas accordé plus de 40 secondes de réflexion au sujet, cela devient, DE FAIT, une réalité. Tatouage = Yakuza équation facile pour débutants en sociologie. Et cela occulte tout le reste. Ça ne veut pas dire que pour les Japonais parce que le mec est tatoué il est un yakuza, non. Cela veut juste dire que parce qu’il est tatoué, il est potentiellement bizarre et hors-les-clous, et donc tu crées un malaise. Trues story : une jeune Japonaise (30 ans) très ouverte sur le monde et son temps m’a dit la semaine dernière que si elle voyait un employé de cinéma (qui déchire les tickets tu vois?) porte un tatouage, elle aurait PEUR, et considérerait que ce mec est DANGEREUX, et le cinéma avec. Voilà, c’est ça le soucis.

Les Japonais n’accordent pas (ou peu) de temps à la réflexion sur des sujets qui ne les concernent pas. Nous autres Français, on ne fait que ça (ne m’oblige pas à ajouter qu’il s’agit évidemment d’une généralité, avec ce qu’elle comporte de faux quand on entre dans les détails…). Mais si tu commences à parler à des Japonais du tatouage, tu trouveras des gens très intéressés, et qui découvrent absolument tout. Exemple qui m’arrive tout le temps : ils hallucinent de savoir que je me fais tatouer au Japon. Parce que, oui les gars, il y a des tatoueurs au Japon. Il y en a plein. Cela parait tellement absurde de devoir leur dire, mais vraiment, ils n’y avaient jamais réfléchi, c’est tout. Et ceux qui prennent le temps de créer une image mentale du tatoueur au Japon, ne voient que le gars dangereux avec son tebori qui ne pique que des boss de film de Yak des années 80. Et tant que nous, médias étrangers, blogueurs ou simple mortels parlant du sujet en famille, continuons à alimenter cette association d’idée primaire, il n’y a AUCUNE chance que cela change. Alors tant pis, je pisse contre le vent, mais je le dis haut et fort : il faut arrêter d’utiliser systématiquement le mot Yakuza dans la même phrase que « tatouage traditionnel japonais ». Ou prendre le temps de développer un peu.

Oh oui, il y a bien le Sanja Matsuri, à Asakusa, quartier ancien de Tokyo, durant lequel les Yakuza exhibent leurs tatouages, et les badauds viennent les admirer comme des bêtes de foire. C’est un festival de 3 jours dans l’année, et il suffit à renforcer cette idée que tous les tatoués sont Yakuza, et que tous les Yakuza sont tatoués. Dommage. Moi quand j’entends « tatouage » et « Japon », je pense à tous ces studios talentueux qui développent un art ancestral pour l’amour de l’Art… Ouais, moi je pense aux tatoueurs.

Une situation qui s’améliore?

A l’heure où j’écris ces lignes, en Janvier 2017, on lit de plus en plus, on entend de plus en plus, que « la situation du tatouage au Japon s’améliore ». Je suis au regret de vous informer que c’est complètement faux. 1 minute de silence pour les illusions perdues. Grosso modo, pour faire simple, on parle de la bonne influence de l’arrivée, en 2020, des Jeux Olympiques. Le Japon sait bien que les étrangers sont tatoués. Il y a déjà eu des problèmes dans les bains publics, notamment un précédent en 2013 quand une artiste Maori, invitée pour un colloque, a été refoulée au onsen à cause de son Moko (tatouage sur le menton). La pauvre a eu beau protester que c’était une richesse culturelle que le Japon devait respecter, on lui a gentiment répondu que c’était à elle de respecter les mœurs nippones. Mais l’affaire a fait du bruit et a créé une brèche, que les défenseurs du tatouage utilisent volontiers. Du coup, accueillir des milliers d’étrangers en même temps, on se doute qu’ils n’auront pas tous leur peau de bébé, alors il faut agir…

Mais jusqu’à présent, que s’est-il vraiment passé? Une enquête a été faite auprès des onsen pour leur demander les vraies raisons de leur rejet du tatouage. Puis, on a commencé à proposer des solutions. Par exemple, (et là accroche toi bien à ton slibar Lothar), faire des espaces séparés pour les étrangers. Bein oui!! Parce que juste décider d’en finir avec cette interdiction ridicule c’était trop facile. On préfère créer une nouvelle discrimination. Parce qu’effectivement, si on considère la possibilité de faire entrer les étrangers tatoués, en les isolant des japonais pour ne pas les choquer, on met complètement de côté l’idée qu’il y a des japonais tatoués non yakuza. Donc eux, ils restent interdits. Moi je ne vois pas trop d’amélioration ici, à part pour les touristes.

Mais les touristes, désolé, ils sont loin d’être le facteur principal par lequel on peut mesurer l’amélioration ou non d’une pratique dans un pays. D’autant plus quand ce pays met autant d’énergie que le Japon à séparer l’autochtone de l’allogène. Alors qu’en est-il des tatoueurs? Là encore l’amélioration promise va en prendre un coup. On entre dans un sujet complexe qui demande pas mal d’explications, c’est d’ailleurs pour ça qu’on ne les trouve presque jamais sur les sites d’info… Moi j’ai le temps alors je développe un peu. A toi de voir si tu veux suivre.

Tout commence en 2012, Toru Hashimoto, l’ex-maire de ma chère ville d’Osaka, un populiste qui se décrivait comme « fils de gangster » avec l’idée de montrer que lui aussi était assez couillu pour combattre le crime, a décidé de s’en prendre au tatouage. Il a donc décrété que les employés municipaux (environ 30.000 personnes) devaient déclarer s’il portaient un tatouage. Une déclaration volontaire si le tatouage était caché, mais obligatoire s’il était sur des parties visibles comme les mains ou le cou. Cela faisait suite à un « incident » durant lequel un employé avait laissé apparaître son tatouage sous la manche devant les yeux choqués d’enfants innocents (véridique). Plus tard un employé non tatoué refusera de remplir le document, sera littéralement « mis au placard » (on ne vire pas les gens, on les exile), portera plainte pour atteinte à la vie privée, et gagnera son procès. On remercie bien chaleureusement l’homme d’avoir défendu les encrés.

Mais bien entendu, la décision sera retoquée en cassation fin 2016, c’était trop beau pour être vrai. La raison pour casser ce jugement? En gros la justice décide finalement qu’on ne peut pas considérer qu’il y a d’évidentes discriminations contre le tatouage dans la société japonaise (hahaha sans trembler des genoux les gars!), et le seul élément qui aurait pu faire penser que ce questionnaire avait pour vocation l’éviction de certains employés (et donc une discrimination clairement liée au tatouage) aurait été d’inclure dans l’enquête une question sur la taille du tatouage. Parce que là oui ok, on pourrait dire qu’ils cherchent à établir une preuve d’appartenance à la mafia, le tatouage ne serait alors plus une liberté individuelle mais une marque d’organisation. Ah bon? Donc en fait maintenant on dit que les full body ou les grosses pièces seraient une preuve de mafiosité? Aaaah oui je la sens bien l’amélioration… Bon j’ironise parce que ça m’énerve, et je schématise par ce que c’est compliqué, mais c’est ce qui s’est passé.

La justice s’emmêle.

En 2014, alors que je me fais tatouer le torse, mon tatoueur m’annonce qu’il quitte le pays et me rembourse (il me reste une séance). La raison? Des raids de police ferment les shops partout dans Osaka. Amendes, confiscation de matériel, interdiction de travailler sont les lots remportés par les artistes arrêtés. On pense tout de suite à Hashimoto. Mais malheureusement, cela ne vient pas de lui. Cela vient de bien plus haut. La police et le politique sont deux entités très distinctes au Japon, et il ne fait aucun doute qu’il n’a pas pu ordonner une telle opération.

Il faut savoir qu’Osaka est une ville qui a une mauvaise réputation en terme de criminalité. Dans notre banlieue se trouve le siège du plus grand groupe de Yakuza, les habitants de la région ont le sang chaud et le verbe fleuri, bref nous sommes le Marseille nippon. Rien d’étonnant à ce que les opérations nationales soit d’abord déployées chez nous, où tout le monde pense « ah bah évidemment… à Osaka avec tout ce qui se passe…. ». Osaka est un terrain d’exercice parfait. Ville assez grande et économiquement importante, mais pas autant que Tokyo, on peut observer les déflagrations avant de décider si on étend au reste du pays. Et je tiens ça de mon ex qui travaille à l’élaboration des lois pour la préfecture, crois moi elle  sait de quoi elle parle. Cette fois, la torpille lancée est suffisamment importante pour que mon tatoueur (ainsi que plusieurs autres), ferme son shop et quitte le pays. Il me finira finalement le torse au milieu des cartons de déménagement et partira 3 jours après pour les Pays Bas, où il a ouvert son studio privé.

Mais pourquoi diable ferme-t-on les salons? Quelle est la raison officielle? C’est là que ce tout que j’ai expliqué plus haut est important. Alors on récapitule… après la guerre, le tatouage a cessé d’être interdit. Il n’a pas été autorisé pour autant, et comme on l’a vu, les vides juridiques ici, ce n’est pas ce qui manque. Les tatoueurs étaient en réalité « tolérés ». Mais aujourd’hui, on leur demande d’avoir un diplôme médical. L’idée vient de l’assimilation des pratiques de tatouages et de tatouages esthétiques, type maquillage permanent etc… pratiqué dans des instituts médicaux. Le fait d’interagir avec un corps humain, d’y injecter des produits, d’utiliser des aiguilles etc… a donné l’idée saugrenue que les tatoueurs devaient être médecins. Cela nous fait rire ou frémir, on a du mal à y croire, et pourtant, c’est bel et bien le cas. La police a donc toute latitude pour s’attaquer aux tatoueurs. L’idée reçue que les salons sont des nids à criminels, que les tatoués sont des yakuza, le fait que si peu de monde soit réellement touché par le problème, donc personne n’y accorde de temps de réflexion, l’extraordinaire capacité des Japonais à éviter toute forme de rébellion… Le cocktail parfait pour que tout le monde s’en cogne. En plus ça touche surtout les criminels d’Osaka alors franchement… Sauf que… Quelqu’un a décidé de ne pas laisser passer.

Save Tattooing In Japan.

Le 8 Septembre 2015, un tatoueur d’Osaka, Taiki, est inculpé de « violation des lois médicales« , bien qu’en tant que tatoueur il ne néglige en rien les règles d’hygiène couramment en vigueur dans le monde des encreurs, et qu’il n’ait jamais reçu de plainte de quelque client que ce soit. Simplement parce que, faute de mieux, la police décide de placer les tatoueurs sous le même régime que les médecins. L’utilisation d’aiguilles qui insèrent de l’encre sous la peau en est à peu près la seule raison. Il va sans dire que l’analogie peut sembler incongrue, et pourtant, c’est désormais un fait avéré, l’interprétation légale des forces de l’ordre imposerait aux artistes d’avoir fait (et réussi) médecine.

Taiki porte l’affaire en justice plutôt que de fermer boutique ou disparaître. Pour la défense du tatouage, non seulement au Japon, mais en tant que discipline artistique (et en tout cas non médicale). L’association Save Tattooing in Japan a été créée pour le soutenir, lever des fonds pour ses avocats, et comme un symbole de lutte pour la reconnaissance d’un statut plus adéquat pour le tatouage. S’il perdait l’affaire, il deviendrait bien plus facile à la police de fermer les shops, et bien plus difficile au tatouage japonais de continuer à évoluer, nous faire rêver et apporter sa pierre à l’édifice énorme qu’il a contribué à fonder.

Tout le monde peut les soutenir, en se tenant informé (via leur page Facebook en anglais, ou encore leur instagram) en en parlant autour de soi, en éveillant les consciences, en versant un peu d’argent à l’association etc… Je sais bien que cela semble un problème lointain pour les Français (ou francophones) qui luttent aussi à la reconnaissance d’un meilleur statut pour les tatoueurs de l’hexagone, mais à mon avis, cela dépasse de loin les intérêts nationaux. C’est le respect et l’acceptation de notre mode de vie qui est en ligne de mire ici, et le tatouage mondial doit tant au tatouage japonais qu’il est difficile de détourner le regard.

Bref, j’ai parlé du tatouage japonais.

Non, de mon point de vue, la situation du tatouage au Japon ne s’améliore pas, ou moins vite qu’on voudrait le croire. Certains, et parmi les meilleurs artistes, quittent le pays. comme Gakkin (qu’on ne présente plus sur inkage car en plus d’être un immense artiste qui lutte pour définir le nouveau traditionnel nippon, a aussi eu le bon goût de m’encrer tout une jambe, c’est dire si c’est un mec bien), a lui aussi quitté le Japon pour s’installer dans son nouveau studio à Amsterdam. Je ressens personnellement une tristesse profonde et une incompréhension totale de cette situation ubuesque où, pour sauver les apparences et montrer qu’on combat un monde du crime chimérique, on s’attaque aux seuls artistes qui n’en font aucunement partie, puisque les tatoueurs traditionnels au tebori, eux, bien moins exposés aux « descentes » (moins « officiellement » installés), mais bien plus aux Yakuza (pour certains d’entre eux, commence pas à repartir dans le raccourci « tebori=Yak » non plus sinon on s’en sortira jamais) ne sont que peu touchés par ces descentes. Mais on se garde bien d’éduquer les citoyens dans les média grand public, tu penses…

Bien heureusement, des gens continuent de se battre, de parler, de prendre position, et les artistes, qu’ils restent au Japon ou non, sont tous dévoués à faire grandir encore le respect qu’on porte au tatouage japonais. Mina-Mizu, un onsen spécialement dédié aux tatoués (et aux autres) est en projet à Atami (on le présente plus longuement dans cet article), dirigé par une Américaine expatriée ici. Son idée n’est pas de parquer les encrés, mais plutôt donner une chance à tous de découvrir la grandeur du monde du tatouage. A l’aide notamment d’un musée à l’intérieur de son complexe, d’animation en hologrammes, d’une confortable auberge etc, elle a rêvé d’un lieu où les plus intéressés viendront apprendre à respecter notre passion, et qui sera une démonstration de l’existence de tatoués bien au delà du cliché que la société lui colle encore très lourdement au derme. Et vienne qui voudra!

Je ne suis pas, personnellement, favorable à l’ouverture de tous les onsen aux tatoués si jamais tu te le demandes. Je connais la société japonaise et la respecte autant que je peux. Se faire tatouer ici, c’est faire un choix (plus facile à assumer pour les étrangers, évidemment, mais tout de même). J’ai tiré cette ligne. Je porte des manches 3/4 quand je travaille, et je ne pourrai sûrement jamais me faire les bras complets. Mais le problème, c’est quand les professionnels deviennent persécutés, dans l’indifférence. Ça, je ne peux pas l’accepter.

Sans commune mesure avec ces projets d’envergure et ces combats difficiles, moi aussi, à ma manière, j’espère que ce long dossier sur le tatouage japonais, aura permis à quelques-uns, de mieux comprendre ce pan gigantesque du tatouage, si démocratisé aujourd’hui. Prendre conscience que les choses ne se font pas toutes seules, que des gens se battent, que des portes se ferment, que d’autres s’ouvrent, en réponse, en réaction, et toujours par amour. Une chose est sûre, il faut encore persévérer.

Ondori.

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A propos de l'auteur

Passionné par le tatouage, la photo, et l’image en général, cet expatrié au Japon, diplômé d’Arts Plastiques repenti aime regarder le monde. Vous pouvez également retrouver ses articles tatouages sur son blog personnel Le Support et l'Encre son Instagram ou suivez-le sur Facebook pour toujours plus de tatouages

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4 Réponses

  1. joel

    Je dois dire qu’après avoir lu cette article, (et oui je le lis que maintenant^^) que l’image que j’ai du tattoo au japon à bien évolué… je comprends bien que c’est plus un problème de mœurs de la société nippone que des faits historiques … même si les 2 sont étroitement liée quelque part. Merci pour ces explications enrichissantes(^_-)

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  2. Emrik

    Merci Ludo pour cet article !! Il est difficile de trouver des explications sur le tatouage japonais qui fassent le tour de la question en français, j’ai beaucoup apprécié ton dossier à la fois clair, synthétique et agréable à lire !
    Si je peux me permettre une remarque, j’aurais bien voulu voir une liste de tatoueurs de ce style si particulier (ceux que tu apprécies, que tu recommanderais…), qu’ils soient Japonais ou non, actuels ou plus anciens, traditionnels ou modernes…

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    • Ludo-Ondori

      Merci de ta lecture Emrik! La liste d’artistes est une bonne idée, mais honnêtement, ce dossier est fait pour durer dans le temps, et une telle liste serait à actualiser fréquemment… En plus elle ne pourrait pas mettre en avant tout ceux que je voudrais… Je vais y réfléchir encore un peu mais pas sûr que ce soit si utile que ça. Il vaut mieux, si on cherche un tatoueur ici, faire le tour des studios sur le net et évaluer la qualité du boulot (avec l’aide de mon guide par exemple… haha)

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