Salutations enfants de l’encre. Pour moi, il n’y a rien de plus intéressant que les artistes qui imposent leur personnalité, leur style, et qui font école. Ce sont eux qui permettent à une discipline, et à l’ensemble de ses acteurs, d’évoluer, de muter, d’explorer. La branche porteuse sur laquelle vont venir se développer une multitude de rameaux qui eux même, peut-être, seront un jour de grosses branches… Pour cette raison simple, et pour bien d’autres encore, j’avoue sans rougir avoir une véritable admiration pour le travail de Mikael de Poissy. Et c’est avec une immense joie que j’ai pu converser avec lui. Une assez longue discussion que j’ai condensé ici. Héritage, identité, évolution. C’est ce dont on va parler, entre autres choses…

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©L.Beylot

Salut Mikael. Peux-tu, en quelques mots dire à nos lecteurs qui tu es et définir simplement ton style ?

Salut, je suis Mikael de Poissy, j’ai 40 ans et je suis spécialisé dans le vitrail et tout ce qui est tatouage médiéval, avec une petite touche bien française, si on en croit la façon qu’ont les magazines étrangers de me qualifier. Ils parlent de « Neo-traditionnel français » (NDLR : notamment en couverture du dernier numéro de Global Tattoo, magazine espagnol qui titre « Icono del neotradicional francés, con firma propia »), parce qu’il y a cette petite touche française que tu ne retrouves peut-être pas chez d’autres tatoueurs.

Quand tu avais 6 ans, tu as déclaré à Jacques Martin (on a des dossiers!), que tu voulais être chirurgien quand tu serais grand. Crois-tu que finalement, d’une certaine façon, tu y es parvenu ?

Non, non non non ! Je voulais être chirurgien parce que c’était surtout le côté « sauver des vies », et moi je ne sauve pas de vies, je suis tatoueur, je fais des dessins sur les gens. Ce n’est pas du tout aussi glorieux. Je peux éventuellement aider les gens à mieux vivre, mieux accepter leur corps, c’est déjà quelque chose de pas mal. Mais un chirurgien sauve vraiment des vies.
Je sais qu’il y a des tatoueurs qui se prennent pour des chirurgiens, qui ont la tête tellement grosse que tu as l’impression qu’ils sauvent 25 mecs par jour mais ce n’est pas du tout mon cas… Je suis juste tatoueur.

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©L.Beylot

Quand tu prends la parole, tu expliques souvent ton admiration pour la jeune génération de tatoueurs, le fait que tu n’es pas franchement nostalgique de la vieille époque et qu’il faut vivre avec son temps. En tant que passionné d’Histoire, et tatoueur qui s’est spécialisé dans les motifs de vitraux, cela peut sembler contradictoire non ?

Alors je ne fantasme pas sur la jeune génération, je ne suis pas « en admiration » devant cette génération. Mais ce que j’ai dit, c’est que je la regardais, je l’observe, parce que je n’ai pas envie de perdre le fil, d’avoir l’impression de vivre sur mes acquis et de ne plus avancer, ne plus évoluer. Encore une fois, j’ai des collègues tatoueurs qui n’ont pas la capacité de se remettre en question artistiquement, et qui, au final, sont devenus un peu « Has Been » et qui ne s’en rendent pas forcément compte avec leur ego sur-dimensionné. Moi j’espère que j’ai assez de recul pour faire mon auto-critique, et si je ne change pas un petit peu tous les 4 ou 5 ans, ça me fait peur. Je n’ai pas envie de m’encroûter dans un style. Aujourd’hui je fais du vitrail, qui commence à évoluer un petit peu en se japonisant… Et je continue d’avancer.
Donc je ne suis pas un « fan » de cette génération qui ne respecte pas tous les codes, (même si les codes de ma génération n’étaient pas non plus les meilleurs hein ! Faut pas rêver). Mais je l’observe parce qu’il y a des jeunes qui sont très bien et font des choses très bien. Et il ne faut pas oublier que tu n’es pas jeune longtemps dans ce métier, au bout de 5 ou 6 ans, tu commences déjà à être dépassé. Moi j’ai 40 ans, j’ai percé à 35 ou 36, comme quoi ça ne veut strictement rien dire parce que j’ai commencé à 18 ans…

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Justement, tu tatoues depuis une vingtaine d’années, et tu fais partie, selon moi, des acteurs majeurs de l’évolution du tatouage en France, même si tu ne te considères pas comme un pionnier toi même. De ton point de vue, quel rôle doit avoir un praticien chevronné dans la transmission aux derniers arrivés ?

Je n’ai pas envie de « léguer » quelque chose. Je suis très fier d’avoir imposé mon style à moi, mon style qui est reconnaissable et identifiable, et je leur souhaite simplement d’arriver à faire la même chose. Il m’a fallu 18 ans de tatouage avant de réussir ça tu vois… Il y a des gens qui y arrivent tout de suite, la majorité n’y arrivera jamais.
Je ne sais pas si je peux être un exemple, je n’en sais rien, mais si on peut me prendre comme exemple, je pense que la chose à retenir c’est ça, c’est de faire un style reconnaissable. Que ce soit dans n’importe quel style, si tu imposes ta patte, c’est super. Quand j’ai commencé il fallait savoir tout faire, il n’y avait pas de styles très très défini comme aujourd’hui. C’est arrivé avec des mecs comme Paul Booth, Dave Lum ou Filip Leu, des gens très identifiables par leur génie et leur côté graphique. Ça a plus cartonné au début des années 2000 avec internet et tout un tas de trucs qui sont arrivés.

Parlons un peu technique. Une préférence de dermographe dans la sacro-sainte dualité rotative/bobine ?

Non, regarde (NDLR : il ouvre son tiroir et sort plusieurs machines, de toute sortes). Des machines comme ça je dois en avoir une centaine. Non non, je n’ai pas franchement de préférence… en fait j’en ai rien à foutre (rires)… Si j’ai envie de discuter avec mon client je vais prendre un truc qui ne fait pas de bruit, puis si je veux quelque chose qui frappe fort, je change… Mes machines sont réglées en fonction du travail que je veux faire donc je peux vite changer et passer de la rotative à la bobine. Je ne suis pas sponsorisé par une marque de machine, parce que justement ça limiterait mon champs d’action et ça m’obligerait à devoir taguer telle machine et tel machin à chaque fois, donc ça je refuse. Mais je n’ai pas de préférence technique non.

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Ton style est en filiation directe avec le Old School. Petit à petit, tu en as décliné les sujets pour créer ta patte, aujourd’hui reconnaissable entre 1000, et dans les veines de laquelle coulent tes passions. Penses-tu que cette patte puisse encore évoluer, muter, changer, par exemple sous l’influence de tes travaux de peinture ?

L’un alimente l’autre. C’est un effet de vases communiquant. De toute façon quand tu vois ce que je fais en peinture, c’est ce que je fais en tatouage maintenant. Ça peut être une geisha avec des vitraux sur elle, ça peut être un Saint Louis avec une geisha. L’un rejoint l’autre. Et puis le fait que ça évolue, oui, c’est ce que je te disais tout à l’heure, si ça n’évolue pas, c’est que c’est mort.

D’ailleurs d’où vient le fait que tu incorpores du japonais depuis peu ? Pourquoi pas des influences mexicaines par exemple ?

Je ne sais pas, sans doute parce que je ne suis jamais allé au Mexique, même si on m’y a invité souvent. Ce n’est pas une culture qui me parle a priori, même si je sais qu’il y a de superbes choses. Le fait est que je vais souvent au Japon (j’y serai à nouveau dans 15 jours comme tu le sais), et j’aime le Japon. Alors voilà, pour le moment, j’ai décidé de mettre dans mon style tout ce qui me plaît. Si demain je me mets à aimer… je ne sais pas moi, je ne vais pas te dire la choucroute (rires), mais si je me mets à aimer la ferronnerie, peut-être que je mettrai plus de choses comme ça avec des formes que tu pourrais trouver sur des portes ou des trucs comme ça.
D’ailleurs j’ai deux clientèles bien distinctes que tu peux vraiment scinder en deux. Les gens qui veulent du vitrail et des Saints, et les autres qui viennent pour du « Old School Mikael de Poissy ». D’un côté tu as mes chest très Old School sur Paris, les années 20, tout ça, et de l’autre côté tu as le vitrail. Et ça me suffit, je n’en veux pas plus.

Et tu ne t’en lasses pas ?

Non parce que c’est un puits sans fond. Les vitraux c’est 2000 ans d’art donc il y a tout ce qu’il faut… D’ailleurs on parlait tout à l’heure de cette touche française que les étrangers me prêtent, je crois que, ce qui s’est passé, il y a une dizaine d’années, c’est qu’on a commencé, avec les réseaux sociaux, à voir émerger un style européen. Les Européens se sont appropriés une culture du tatouage qu’ils n’avaient pas, qu’on a importé des Américains. On s’est retrouvé avec plein de flash américains qui ne nous parlaient pas. On faisait des compositions de bras qui n’étaient pas belles… C’était ce qu’on appelait du « New School » mais c’était vraiment pourri… alors que maintenant on dit « Neo-trad » parce que c’est plus traditionnel que le New School… Mais avec des mecs comme Eckel ou plein d’autres, l’Europe a commencé à avoir son identité propre, vraiment picturale. Un style à nous. On a commencé à dessiner des visages qui n’étaient pas américains etc, etc…

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Parle-nous un peu de la convention de Rennes, que tu organises avec Artis Amor et Miss Atomik. Donne nous envie de nous y rendre (s’il en était besoin…)

N’hésitez pas à aller regarder le line-up qui est sur le Facebook (NDLR : tous les liens en bas d’article), c’est l’occasion de se faire tatouer par des mecs tous meilleurs les uns que les autres. Et passer un weekend dans une ambiance assez cool avec une belle infrastructure. Le stade de la Route de Lorient qui nous accueille est super, on est dans les salons VIP c’est assez classe tu vois, ce n’est pas la petite convention dans un gymnase, et puis il y a des grands artistes qui vont être là. Pour les passionnés de tatouages je pense que c’est une date importante dans le calendrier, et si j’étais tatoueur, je pense que j’essaierais d’y participer en tout cas.

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Ma dernière question : si demain tu croisais le petit gars qui voulais être chirurgien. Que lui dirais-tu pour l’aider à grandir ?

Haha, écoute, je le lui dis tous les jours en fait. Parce que le petit gars, il s’appelle Clément, il a 6 ans aussi et c’est mon fils. Il ressemble comme deux gouttes d’eau à son papa. Il ne veut pas être chirurgien, il ne sait pas encore ce qu’il veut être, mais tous les jours je lui dis qu’il sera ce qu’il voudra être. Donc je lui parle tous les jours à ce petit garçon parce que quand je le regarde, je me regarde.

Merci infiniment pour le temps que tu nous as consacré, et je te laisse ce dernier espace d’expression personnelle, si tu veux remercier quelqu’un, passer un message perso, faire une déclaration qui marquera l’Histoire, c’est le moment !

Tu me prends de cours je n’ai pas réfléchis à ça. Mais j’invite tout ceux qui veulent se faire tatouer à me contacter, puis je te remercie toi et Inkage, je passe le bonjour à tous les passionnés de tatouage et je le les incite à faire des blogs, des initiatives comme ça, qui peuvent faire avancer le tatouage. C’est pas parce qu’on n’est pas tatoueur qu’on ne peut pas mettre sa pierre à l’édifice, tu le sais bien.

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Vous pouvez retrouver Mikael de Poissy sur Facebook : https://www.facebook.com/Mikael.de.Poissy

Ainsi que la convention de Rennes et son line-up :
https://www.facebook.com/rennes.tattoo.convention

Merci également à Lionel Beylot pour les photos. Son tumblr : http://lionel-beylot.tumblr.com/

2 Responses

  1. Stephane de Poissy

    merci pour l’interview….Mikael est un grand artiste, ainsi que ses deux sbires Hary Wild Blood et Steve. Un shop très sympa, pro, tenu par et pour des passionnés !

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