Aujourd’hui, nous avons le plaisir de publier un article écrit par notre consœur et amie JenTheRipper journaliste indé, qui officie ou a officé, entre autre, pour Inked France, ou encore le géant du net Tattoodo. Elle nous confie un texte de présentation passionnant sur un roman passionnant écrit par un auteur au parcours passionnant. Je lui cède donc la plume...

Ludo Ondori.

Si dans la culture contemporaine, l’alliage entre mode de vie extrême, chairs et littérature est omniprésent, il ne le sera jamais autant que dans l’œuvre et le vécu de l’écrivain Ghislain Gilberti.

Le parcours de ce quarantenaire belfortin est un roman à lui seul, ricochet d’expériences borderline aux frontières de la légalité et de la morale. On imagine parfaitement Bukowski et Burroughs lui adresser une petite tape complice depuis le paradis des esprits libres.

La réalité et la fiction flirtent à ce point chez Gilberti que son nouveau roman, La Dynamique du Chaos, n’est autre qu’une autobiographie romancée. A la première personne, le récit raconte les diverses manières dont le héros, Gys, frôle la mort et l’enfer : drogues, vitesse, sexe, destruction du soi. Cette catharsis par l’encre a nécessité quatre années d’écriture au romancier. Quatre années partagées avec la pratique d’une discipline également liée à la chair, le piercing.

Dans sa propre peau, Gilberti n’a pas uniquement inséré les écarteurs qu’il porte aux oreilles. L’encre a également sa place. Son corps, en effet, est recouvert de tatouages. Des mots, ceux d’écrivains connus, les siens, ainsi que de nombreux symboles. Une autre sorte d’autobiographie.

« Pour moi, la pratique du tatouage est une façon de marquer les choses importantes de ta vie, tes souvenirs, ce que tu as été, pour être sûr de ne pas les oublier. C’est une marque corporelle qui indique ton expérience de vie. »

Un aide-mémoire permanent, mais aussi un art qui représente une part prépondérante dans son parcours et ses écrits.

La littérature dans la peau

En l’écoutant parler, on prend peu à peu conscience de l’impressionnante galerie de personnages qu’il a croisés. Hors-normes, avec de vraies trognes à adjectifs : propices à l’inspiration littéraire.

Un nom revient souvent, prononcé avec respect et affection : celui de Mike the Buddha.

Le tatoueur belfortin est connu dans le milieu, « avec ses oreilles stretchées par des anneaux lourds, sa grande barbe blanche, etc. Une vraie bête ». Cet homme, décrit avec admiration, est celui qui le tourne vers le piercing.

A l’époque, Ghislain Gilberti a 25 ans. Il vient de quitter l’armée, qui lui a permis de décrocher de la drogue. Une renaissance. La période décrite dans La Dynamique du Chaos est révolue. Le jeune homme cherche un nouveau sens à sa vie et décide de céder aux muses : il sera écrivain. Pour marquer cet engagement, il passe la porte du salon de Mike, Tattoo Spirit, et décrit son projet. Son premier tatouage sera la célèbre citation d’Henry Miller : « Chaque jour où nous manquons de vivre au maximum de notre potentiel, nous tuons le Shakespeare, le Dante et le Christ qui sont en nous. »

La démarche et la personnalité du client tapent dans l’œil du tatoueur.

Gilberti se remémore la scène : « J’ai vu qu’il se disait : ah tiens, ça c’est un mec pas banal, il ne veut pas un tribal sur le dos ou une tête de loup sur le bras … C’était la première fois que je mettais les pieds dans un salon de tatouage. Je n’avais aucune idée de ce qu’était un magnum, une traceuse, toutes ces choses liées au métier. »

C’est finalement Cyril, le fils de Mike, qui réalise les 110 lettres de la citation. Mais le Buddha et le jeune auteur sympathisent. « Il aimait bien parler avec moi d’histoire, de politique, tout ça. »

Ce lecteur invétéré (plus de 4800 livres dans sa bibliothèque) aime les mots sous toutes leurs formes : sur les pages des classiques comme sur sa peau. Après Miller, c’est Antonin Artaud, une de ses idoles, qui envahit ses côtes, avec ses derniers mots, recueillis sur son cahier après sa mort par overdose de teinture d’opium. La drogue, cette vieille connaissance, hante toujours les lieux … Cohabitation qui motive certainement l’inscription à l’arrière de son crâne : INSANE. « En français, cela signifie malsain, en anglais dément, et en turc, humain. »

Humain, trop humain, Ghislain Gilberti.

Si l’écrivain se développe, prend de l’ampleur, le milieu qu’il découvre commence également à l’influencer. Les mots ne sont plus son seul moyen d’expression corporelle.

« A force de voir des calques super beaux au salon, dont certains que Cyril dessinait pour son plaisir, je me suis dit : tiens, pourquoi pas me faire tatouer également des motifs ? »

Certes, la littérature n’est jamais loin. Pour preuve sa manche, dédiée à Alice au pays des merveilles. Un hommage à Lewis Carroll, mais également les prémices de son prochain texte à paraître, Dernière sortie pour Wonderland. Une version noire du livre culte, avec les vices de Carroll, destinée à narguer Disney.

Chairs extrêmes

A l’époque, Gilberti vivote à un poste d’électricien dans la fonction publique. Lorsque Mike et Cyril évoquent une place vacante de perceur, il n’hésite pas une seconde. Son entourage est décontenancé, décourageant. « Ils me répétaient : tu te rends pas compte, fonctionnaire, c’est un boulot à vie, c’est risqué de te mettre à ton compte ». Il fait le choix de la liberté plutôt que de finir blasé, comme les gens qu’il côtoie. Cyril le forme, ainsi que Bruno de Body Piercing International à Chambéry, l’un des pionniers de la pratique en France. « Je suis passé du piercing classique au génital, puis aux implants et bodmods plus hard comme le tongue splitting. » L’habitude de repousser les limites, encore et toujours …

Finalement, le salon qu’il a créé, Body Art Institut, devient chronophage et « un frein à (son) activité d’écriture. Je voulais donner une chance à ce qui pouvait/voulait sortir. » Pour alléger le poids des contraintes matérielles, il revend son commerce à Jean-Marc, de la Belfort Tattoo Family, enseigne actuellement bien connue, et y reste un moment en tant que perceur.

C’est là qu’il réalise lui-même un petit tatouage, lourd de signification : cette croix, sur l’un de ses doigts. Elle rend hommage à Séverine, l’amour de sa vie, décédée. Le roman La Dynamique du Chaos lui est également dédié, et elle en est le personnage central. C’est elle, ce chaos autour duquel Gys gravite, pour lequel il se brûle et se perd. Chronique d’une passion dévorante et dévastatrice. Gilberti l’admet : « c’est pour cacher l’émotion et le processus du deuil que le texte est si cru, si noir et tellement hardcore. J’utilise la violence pour pudiquement voiler les sentiments ». Durant plus de deux heures, patiemment, le jeune homme pique son doigt à l’aiguille et à l’encre, de sa main gauche (alors qu’il est droitier) pour graver de façon permanente le souvenir de cette ex.

L’électron libre sort le piercing du salon et se lance dans les performances, visuellement et physiquement extrêmes. D’abord avec un projet, nommé Dr Das, plutôt gore. « Je laissais sur scène 2 litres de sang minimum. On assurait l’entracte de concerts de métal. Le public est habitué au trash, alors il fallait choquer. On arrivait avec des piques à brochettes et on traversait la joue comme ça, parfois en abîmant les dents … »

Plus tard, il s’assagit avec la Toupie Désaxée, un concept plus artistique créé avec la mère de ses enfants. Les performances s’enrichissent de costumes, de jeux de lumière, pour des soirées plus électro, lounge. « L’un des numéros présentait une vraie danseuse classique, avec un piercing de type corset, relié à des marionnettistes. C’était plus soft, plus esthétique. Mais du coup, comme on performait beaucoup sur des femmes, les critiques ont commencé, «femmes objets» etc … Cette façon de chercher des poux aux artistes, ça devient ridicule. » Ghislain Gilberti met un point d’honneur à cette liberté d’expression, raison pour laquelle il est un fervent défenseur de sa maison d’édition, Ring. L’éditeur, de son côté, soutient l’artiste. Pour la première fois, La Dynamique du Chaos sera publié sur papier, en version non censurée. La version expurgée a circulé au format digital durant des années, sans trouver acquéreur. Pourtant, il a bénéficié d’un bouche à oreille extraordinaire, montant le palmarès jusqu’à plus de 100K lecteurs.

Subdermal Violence

En 2015, la vie de l’écrivain bascule. Son polar, Le Festin du Serpent, attire sur lui les foudres des extrémistes. Le roman est le premier d’une trilogie (avec Le Baptême des Ténèbres, bientôt chez la Mécanique Générale et Le Bal des Ardentes, chez Pocket). Sa description d’une cellule terroriste imaginaire, et de ses liens avec la drogue, dérange. Les menaces commencent, verbales puis tangibles, comme cette balle trouvée dans sa boîte aux lettres. Fin 2016, l’auteur et ses enfants sont agressés physiquement. L’acte dénote une volonté de l’empêcher d’écrire. Sans succès, Ghislain Gilberti n’est pas homme à se laisser intimider.

Des individus violents, il en a côtoyés toute son existence. A commencer par une enfance difficile, source de ses transgressions et de sa poly-toxicomanie. « Il n’y a pas une drogue que je n’ai pas essayé. Pareil pour le sexe. »

Cette descente aux enfers, néanmoins, il ne la renie pas, tout comme les tatouages qui y font référence.

« Certains, il vaut mieux que le sens reste caché … sourit-il mystérieusement. »

Comme cette série de crânes, sur sa jambe, qui représentent des « gens qui sont mieux là où ils sont ».

Traînant dans les milieux interlopes, Gilberti a l’occasion d’observer des membres d’organisations aux frontières de la légalité : surveillés par Interpol, couturés, psychopathes. Une aubaine lorsqu’on écrit des thrillers … L’underground, terreau du tatouage, et l’ancien art des bagnards colorent ses livres. « Ce sera d’autant plus visible dans mes 3 prochains polars, puisque j’y décris des groupuscules criminels liés à la drogue. Les tatouages y occupent une place prépondérante, avec une vraie lecture du corps : ils sont des signes de reconnaissances, prouvent le statut et l’expérience. On doit savoir en regardant un tatoué s’il est là en tant que sniper, cogneur, etc. »

Des organisations très codifiées ont d’ailleurs aussi leur place sur le corps de l’auteur. Une croix fait référence à une famille mafieuse, et il arbore également l’emblème de l’ordre sacré du dragon de Vlad l’Empaleur, ainsi que la devise des No Borders, militants d’extrême gauche auprès desquels il est engagé.

Rajoutez à cela une expérience de tireur d’élite dans l’armée, et vous comprendrez mieux la crédibilité de la violence dans ses livres …

Chaos corporel

Dans la Dynamique du Chaos, Ghislain Gilberti, aux premières loges, se fait sociologue de la génération Nada. Que reste-t-il après le No Future des punks, si ce n’est une anarchie de jouissance immédiate ? Le roman dresse un portrait sans concession d’une société sans aucun but. Gys, lui, à la colle avec Manu, fou du volant et fêtard invétéré, tente juste d’oublier Séverine. De bars en rave parties sauvages, les deux garçons enchaînent les plans culs et s’approchent du précipice … Jusqu’où iront-ils avant le plongeon final ? Presque entièrement nocturne, le roman semble hors du temps, sorte de purgatoire humide. Si le vocabulaire utilisé est cru, brutal, le style, pourtant, dévoile un certain raffinement et une mélancolie salvatrice. Les lecteurs ne s’y sont d’ailleurs pas trompé : à travers les scènes d’orgies, de défonces et les nombreux délits et crimes du texte, ils ont su adhérer au charisme du personnage principal. Trouver l’âme au-delà de la chair …

La chair toujours aussi tatouée, bien évidemment. Aucun écrit de Ghislain Gilberti n’échappe à une ode à cet art très personnel. D’ailleurs, même en dehors de l’autobiographie, l’auteur aime réaliser des petites apparitions, au gré des pages … Comme cet anonyme avec des écarteurs, lisant du Artaud dans le final du Festin du Serpent. Des caméos à la manière d’Hitchcock et de Victor Hugo. Il est tour à tour son héros, un figurant et leur créateur : c’est ce qui arrive lorsque l’on a plusieurs vies en une.

Cet aspect chaotique, Gilberti le revendique, jusque dans son art corporel. Il l’écrit sur son torse en toutes lettres, à la mort de son père. Un IV, dans son dos, évoque l’Apocalypse. Et que dire de son étoile du chaos avec son œil-vagin ? Eros et Thanatos, le sexe et la mort : les deux thèmes de son livre, irrémédiablement liés.

« Même si mes tatouages sont souvent réfléchis, j’aime bien aussi en faire aussi sous un coup de déconne, pour marquer une soirée. Le petit crâne borgne que j’ai en bas du dos, par exemple, je l’ai fait avec des potes. Nous étions tellement … Bref, on pouvait pas garder les deux yeux ouverts à la fois, d’où le côté borgne. » Souvenir d’une beuverie entre Belfort et Amsterdam, où il croise justement Lucky Diamond Rich et son corps entièrement couvert d’encre noire. « Un mec adorable. » Gilberti passe également beaucoup de temps en Allemagne, où il se fait tatouer par Ratz, à Lindau, et par Peter Sivak.

« Il m’a fait une hyène, parce que c’est mon surnom, en ajoutant un crâne, en quelque sorte sa signature. Il voulait pas me faire payer. Du coup, je lui ai offert une bouteille de vodka hors de prix. J’ai aussi connu Lukas Zpira lors d’une performance. »

Il avoue rêver de se faire tatouer par un duo également allemand, dont la célébrité a dépassé les frontières du tatouage. Il s’agit de Simone Pfaff et Volko Merschky, créateurs du Trash Polka encensé par l’art contemporain. « Je voudrais bien aussi une pièce par Manu de Châlon et puis Noon, j’aime bien ce qu’il fait, dans un autre style. »

Des projets d’encre, l’écrivain en a autant que de projets littéraires. « Je me vois bien tout bleu ! Recouvert, sauf le visage et le cou, tu vois, pour garder l’identité. Sinon, comme limites … Tiraf m’avait proposé un tatouage anal. Disons que j’ai poliment refusé … Je me voyais pas trop me mettre en position ! »

Discuter avec Ghislain Gilberti est un savant mélange d’humour et de noirceur qui relève, au final, d’une certaine pudeur. On sent les démons tapis, pas très loin de la couche supérieure du derme. Plus qu’une confession, La Dynamique du Chaos est l’un des exorcismes que l’écrivain pratique sur lui-même. Les tatouages en sont un autre.

JenTheRipper

Retrouve les éditions Ring ainsi que Ghislain Gilberti sur Facebook

A propos de l'auteur

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Passionné par le tatouage, la photo, et l’image en général, cet expatrié au Japon, diplômé d’Arts Plastiques repenti aime regarder le monde. Vous pouvez également retrouver ses articles tatouages sur son blog personnel Le Support et l'Encre son Instagram ou suivez-le sur Facebook pour toujours plus de tatouages

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