Konnichiwa les adeptes du pigment. Il y a quelques temps, je suis tombé, un peu par hasard, sur un documentaire particulièrement intéressant, et que je me dois de vous présenter. La Voie de l’Encre, c’est son titre, est un film de 70 minutes réalisé en 2011 par Pascal Bagot et Pamela Valente, et produit par Lardux Films. Il est accessible en location ou achat à très petit prix sur le net, mais également disponible à la vente en DVD pour 10 euros (voir les liens en bas de page.) Et il vaut le détour. Après avoir visionné ce documentaire passionnant, je n’ai eu qu’une envie, m’entretenir avec Pascal, initiateur du projet. C’est avec une immense sympathie qu’il a bien voulu répondre à mes questions. Mais avant de lui laisser la parole, parlons un peu du docu.

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La Voie de l’Encre, nous plonge dans le monde très fermé du tatouage traditionnel japonais. Hé oui, vous allez vous y habituer, je ne parle pas que de ça, mais j’avoue sans honte que je trouve la place réservée au tatouage japonais assez faible sur notre chère toile, je saisis donc chaque occasion qui m’est donnée de promouvoir cet art si mal mis en valeur sur son propre sol. Quand je parle de « tatouage japonais », j’entends tatouage pratiqué par des tatoueurs japonais, et non pas seulement « style japonais » ou « tatouage traditionnel ». Pour autant, c’est bien du traditionnel que nous allons parler aujourd’hui car Pascal nous emmène au cœur de cette pratique passionnante et ancestrale qu’est le Tebori (手彫り qui signifie littéralement « couper à la main »), le tatouage ancestral, à la main, pratiqué aujourd’hui encore, avec la même passion, le même savoir faire et la même exigence qu’il y a des siècles.

Pascal ne fait pas que regarder le tebori, il le vit. Car oui, il a décidé de s’allonger et de subir un tatouage particulièrement long, pour mieux comprendre cet art qui le fascine. Pour notre plus grand plaisir, il nous ouvre les portes de l’une des « familles » de tatoueur les plus renommées, celle de Horitoshi 1.

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Le film nous offre donc de longues pensées du maître, un aperçu très précis de comment est pratiqué le tebori, et de nombreuses informations techniques passionnantes. Il nous informe aussi beaucoup sur la vision de ces grands maîtres sur leur art et l’importance qu’ils accordent à conserver la tradition.

En outre, Pascal donne la parole à des tatoués, loin des clichés sur la mafia. Des hommes passionnés, fiers, et fidèles.

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Des hommes, mais aussi des femmes. Tatoueuse, tatouée, la précieuse parole de chaque intervenant est un véritable don. Car même si le documentaire est orienté sur le tatouage tebori, il n’en oublie pas pour autant de traiter du tatouage plus actuel, au dermographe, subissant les assauts de la mode, comme partout ailleurs, et se développant aussi, comme toujours au Japon, avec une identité propre.

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Pour ce qui est de la forte symbolique qui fait la réputation du tatouage traditionnel japonais, là encore, le film se fait limpide. A l’aide d’animations, il illustre et vulgarise parfaitement les légendes, mythologies, et autres explications sur tel ou tel motif, de sorte qu’on ne se sent jamais perdu, et toujours intéressé. Et si t’en veux toujours plus, je te renvoie à notre énorme dossier sur le tatouage japonais.

Bref, en un mot comme en mille : ce documentaire est un incontournable pour tous les passionnés de tatouage, tous styles confondus, car le traditionnel japonais est un des trois piliers de cette discipline qui nous réunit ici même.

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Je ne peux que te conseiller de voir le film, puis de lire l’interview qui suit de l’auteur. Tu peux évidemment la lire de suite, mais il me semble qu’elle apporte plus après le visionnage. Rien ne t’empêche de la lire deux fois cela dit…

Tu trouveras donc le film ici.

Et maintenant, place à l’auteur.

Bonjour Pascal, peux-tu te présenter rapidement à nos lecteurs ?

Bonjour, j’ai 37 ans et j’habite à Paris, je suis journaliste et pour ce qui nous concerne ici, je travaille sur le tatouage japonais depuis une petite dizaine d’années.

En 2011, tu réalises La Voie de l’Encre, documentaire sur le tatouage traditionnel au Japon, dont tu es toi même adepte. Qu’est-ce qui t’a poussé vers une pratique du tatouage si spécifique ?

En tant que journaliste cette passion est liée à mon attirance pour le Japon, avec laquelle j’ai longtemps vécu avant de sauter le pas. J’ai un peu bourlingué en Asie, sac sur le dos, mais je me suis persuadé qu’il serait plus intéressant de l’aborder avec un « angle d’attaque ». L’idée étant, contrairement à mes voyages précédents, de dépasser la surface des choses et de découvrir le pays de l’intérieur. J’étais lecteur depuis plusieurs années d’un magazine sur le tatouage (Tatouage magazine), dans lequel j’ai découvert le travail d’Horitoshi I. Ce fut une vraie claque, un coup de foudre. Dans ce que je vois comme un art, j’étais fasciné par le contraste entre la radicalité des créations, qui peuvent s’étendre sur tout le corps, et l’expression de la sensibilité des Japonais à la Nature. Professionnellement je me suis aussi intéressé au sujet. J’ai commencé mes recherches et plus je travaillais dessus plus j’avais l’impression qu’il y avait de choses à explorer, découvrir, expliquer. Une passionnante aventure.

Dans le film, on ressent bien la fierté autour du tebori. Que ce soit celle de Horitoshi sensei, ou celle des tatoués. Penses-tu que ce soit cette fierté qui maintienne en vie cette tradition ?

Elle y participe sans aucun doute. Horitoshi I dans le documentaire exprime très clairement son attachement à perpétuer cette tradition du tatouage à la main, un engagement total depuis 40 ans. Sa fierté est aussi aujourd’hui dans la transmission de son savoir à la dizaine d’apprentis qui ont appris à ses côtés et diffuse brillamment la culture du tatouage japonais un peu partout dans le monde. De leur côté, je pense que les tatoués sont aussi fiers de la persévérance et de la patience nécessaires pour mener à bien ce genre de projet, long, cher et contraignant.

A part Horitoshi sensei, un autre grand nom, mais du tatouage « moderne », apparaît dans le film, je parle bien sûr de Shige. Raconte nous cette rencontre avec Yoko, son incroyable modèle.

La première fois que j’ai rencontré Yoko et Shige c’était lors d’une convention de tatouage à Tahiti, Tattoonesia (lien du blog officiel mais plus en activité depuis 2011 : http://tattoonesia.blogspot.jp/), en 2006. Je travaillais alors comme pigiste (journaliste free-lance) pour un Tatouage magazine, et j’ai été envoyé là-bas pour couvrir l’événement. Le Japon était le pays invité d’honneur et Shige son « ambassadeur ». Il est venu avec deux de ses clients, dont Yoko, avec qui nous sommes devenus ami. J’étais absolument époustouflé par son charisme, sa beauté, son tatouage fabuleux qui lui recouvrait déjà la totalité du corps. Nous avons fait une première interview durant laquelle elle dévoilait un peu, sa relation profonde au tatouage. Quelques années plus tard je lui ai proposé de participer au documentaire et elle a très spontanément accepté. Elle était tellement heureuse et fière du travail réalisé par Shige. Celui-ci aussi par ailleurs, elle était sa meilleure ambassadrice, il l’emmenait avec lui lors de ses déplacements à l’étranger dans les conventions. Elle a remporté plusieurs prix et beaucoup contribué à la reconnaissance de son travail. Je suis très fier qu’elle ait accepté de participer au film dans lequel elle parle longuement et librement, en totale cohérence avec sa démarche.

Revenons à l’irezumi traditionnel, et à ton tatouage en particulier. Comment s’est décidé le motif ? Est-ce une collaboration entre l’artiste et toi ?

Le motif s’est décidé très simplement. J’étais absolument fasciné par les dragons d’Horitoshi I et je voulais un tatouage grand format, dans le dos, un kamenoko- « dos de tortue ». Le dragon est de plus une figure universelle, bienveillante, ça m’allait bien. Je lui ai demandé une variation autour d’un tatouage qu’il avait réalisé sur un autre client et qui m’obsédait véritablement. Quand je suis arrivé là-bas pour notre premier rendez-vous, plusieurs personnes m’attendaient. Horitoshi I, enfoncé dans son fauteuil, en retrait, son manager, un apprenti pour la traduction, encore une autre personne. Nous avons alors défini le tatouage. J’ai demandé la connexion du dragon avec le ciel et l’eau, la réunion des deux éléments me paraissait être une bonne structure. Quant aux fleurs, j’ai choisi la feuille rouge des érables ; c’était l’automne et ça me paraissait être une bonne raison pour inscrire ce tatouage dans cette saison. Il n’y a pas eu d’esquisse préparatoire, Horitoshi I a travaillé, à l’exception de la réalisation de la tête, entièrement en free-hand. Quand tu fais 10 000 kms pour commencer un aussi long projet, il faut avoir confiance… La composition lui revient totalement. Le choix des couleurs a fait l’objet de quelques discussions mais le maître a toujours le dernier mot. Et il a raison.

Comment as-tu choisi Horitoshi I ? As-tu contacté d’autres grands noms du tebori avant lui?

Comme je te l’ai dit, le travail d’Horitoshi I a eu une très forte résonance en moi. Je n’avais encore aucun tatouage, j’attendais le bon créneau ; je regardais pourtant le travail des tatoueurs dans les magazines et en premier lieu j’ai été très impressionné par le travail de Filip Leu. Un dragon qu’il avait dessiné sur le bras d’une femme m’a beaucoup fait réfléchir. Le travail d’Horiyoshi III, d’Horimitsu de Yokohama… circulait également. Mais les dragons d’Horitoshi… C’était totalement inouï. Les images de ses tatouages me sont restées suffisamment longtemps en tête pour qu’un jour je n’ai plus à réfléchir : c’était une évidence, c’était lui.

Un tel tatouage est un investissement qu’on imagine particulièrement onéreux. De plus tu voyages au Japon à chaque séance pour le réaliser. Pourrais-tu nous donner une estimation du prix de revient global ?

Un peu plus de 15 000 euros.

Enfin, la question qui brûle les lèvres de tout le monde : où en est ton encrage aujourd’hui, plus de 3 ans après le film. Est-il terminé ?

Oui, le tatouage est terminé. Je suis allé au Japon en octobre dernier pour tatouer les yeux du dragon ainsi que le nom du tatoueur. Il aura fallu 8 ans et plus de 130 heures de travail. 2014 a donc été une année importante pour moi, avec également l’ouverture de l’exposition « Tatoueurs, tatoués » ( le programme de l’expo) au Musée du quai Branly. Un travail qui a nécessité deux ans de préparation. Je me suis chargé entre autres de la section Japon et les visiteurs peuvent aujourd’hui venir découvrir l’histoire passionnante du tatouage japonais à travers une réunion inédite d’estampes, d’outils, de photographies… Tu parlais de Horiyoshi III et de Shige, ils ont tous les deux participé à cette exposition avec la création de deux superbes œuvres originales, aux côtés des tatoueurs Horimitsu (Famille Horitoshi) et Sabado.

Merci beaucoup de ton temps et de tes réponses.

 Toutes les infos sur le film et comment le commander en DVD ici.

Le site de Horitoshi 1 : www.horitoshi1.com

Pour tout savoir sur le tatouage traditionnel japonais, consulte notre dossier complet

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Passionné par le tatouage, la photo, et l’image en général, cet expatrié au Japon, diplômé d’Arts Plastiques repenti aime regarder le monde. Vous pouvez également retrouver ses articles tatouages sur son blog personnel Le Support et l'Encre son Instagram ou suivez-le sur Facebook pour toujours plus de tatouages

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